L’Amérique veut une Europe sans l’UE
Ce que l'on appelle la « vision de Trump » dans la « Nouvelle stratégie de sécurité» publié le 5 décembre a été tissé par l'« État profond »
Bassam Tayara
Le slogan « Make America Great Again » (MAGA) met en garde la « vieille Europe » contre le danger de voir « sa civilisation s’effondrer ».
Pourquoi la vision de l’« Amérique de Trump » perçoit-elle les affaires économiques, sociales et militaires européennes sous le prisme du déclin ?
La réponse est simple : cette perspective est stratégique !
Et cette stratégie n’est pas une invention de Trump ! Il s’agit plutôt d’une mise en scène par le président américain qui nous trompe. N’oublions qu’il a l’expérience du … stand-up, à la télévision, un genre d’acteur qui fait du public le «témoin » des histoires qu’il raconte, captivant ainsi son attention!
Donald Trump parle constamment de l’« État profond » et le dénonce. Il pointe le doigt sur une hiérarchie parallèle au sein de l’État qui détient secrètement le pouvoir de prendre des décisions ou d’influencer leur cours et leurs répercussions sur la société.
Il s’agit d’une force puissante qui résiste aux changements politiques, et maintient sa cohésion à travers les années, et reste insensible aux fluctuations politiques. Cependant, cet État dans l’État évite la confrontation directe avec les gouvernements et ne durcit pas sa position. Au contraire, il recule face à l’opposition politique ou sociale à ses politiques pour revenir quand les conditions le permettent.
Mais il poursuit ses préparatifs, attendant l’occasion propice.
Cette occasion s’est présentée avec le retour de Trump à la Maison-Blanche.
Trump qualifie constamment l’« État profond » de conspiration secrète ourdie en coulisses. Ces accusations alimentent les sentiments des mouvements d’extrême droite et populistes. En réalité, il dénonce une organisation dont les idées rejoignent les siennes: les plans de cet « État profond » lui conviennent et inversement les idées de Trump vont dans le sens de la stratégie secrète de cette organisation secrète.
Nul besoin de sources fiables ni d’informations, car l’État profond n’a pas de secrets ; il est le secret le plus profond qui soit. Il œuvre à préserver ce qu’il pense être les intérêts de « la Nation américaine », tels qu’il les perçoit, et évite tous les obstacles qui surgissent dans les lois, les médias ou au sein des ONG qui entravent ses plans… involontairement.
Ce que l’on appelle la « vision de Trump » dans le document « Nouvelle stratégie de sécurité » publié le 5 décembre est en réalité un produit de l’« État profond », dont la vision coïncide avec les ambitions de Trump, nourries par une soif de notoriété.
Trump est à la Maison Blanche depuis un an, mais ce document de sécurité de 33 pages couvre de nombreux domaines à des différents niveaux de détail, offrant une vision globale de la position et des intérêts américains dans le monde, bien au-delà de tout ce que Trump aurait pu décider en si peu de temps.
Donc cette nouvelle orientation n’est pas une invention de Trump, mais plutôt le fruit des plans de l’«État profond », qui correspond à sa philosophie de droite illibérale. Le rôle que Trump a joué est simplement « éliminer tous les opposants à cette orientation au sein de l’administration américaine ». C’est pourquoi nous assistons au « limogeage » de dizaines de milliers d’employés occupant des postes clés à tous les niveaux du pouvoir et de l’administration américaine (200 000 au 12 novembre, selon Radio France). L’Amérique à l’époque de McCarthy n’a jamais connu une purge aussi massive de fonctionnaires, (et d’ailleurs à l’exception de la Révolution culturelle chinoise sous Mao Zedong ou du régime de Pol Pot au Cambodge on a jamais connu de charrettes aussi massives)
Ceux qui s’opposent à Trump sur des points personnels sont inclus à ceux qui s’opposent au programme de l’État profond, lequel a jugé le moment opportun pour mettre en œuvre des plans secrètement élaborés depuis le mouvement «Tea Party» et la crise financière de 2008.
L’arrivée au pouvoir des partisans du «MAGA » faciliterait la mise en œuvre de cette politique sans susciter d’objections. Surtout, il existe une convergence entre ce que Trump considère comme bon pour l’Amérique et ce que l’État profond prévoit pour perpétuer l’hégémonie américaine.
Trump ne cesse de dénoncer l’État profond, ignorant que l’obéissance qu’il perçoit autour de lui est en réalité orchestrée par ce même État profond qu’il condamne. Il croit que c’est sa politique, et que seule la peur contraint les institutions étatiques à se soumettre !
Cette vision repose sur une obsession de l’identité et du nationalisme – autant de valeurs qui alimentent les peurs des plus démunis. D’où la peur des étrangers, des immigrants et des bouleversements majeurs qui remodèlent la société.
Le plan de l’État profond reconnaît et encourage également cette peur chez son allié traditionnel, l’Europe. Ceci sert les objectifs établis d’un plan qui anticipe la montée de l’opposition interne aux États-Unis, des ONG à la gauche démocrate, reprenant les principes inculqués depuis des générations sous la bannière du « libéralisme ».
C’est dans ce contexte que s’inscrit la publication de ce document sur la « Sécurité nationale » (SSN), un document à visée précise. Comme nous l’avons dit précédemment, il ne faut pas tout imputer à la folie de Trump. Il s’agit d’une stratégie méticuleusement planifiée, bien avant ses deux mandats, même s’il cherchait simplement à prendre le train en marche… sans savoir que ce train ira là où les forces dans l’ombre ont décidé qu’il ira.
Avec l’essor de l’intelligence artificielle, qui injecte des milliards de dollars dans l’économie américaine, ceux qui tirent les ficelles en coulisses ont compris que le moment était venu de donner libre cours à leurs ambitions impérialistes.
Ils s’emploient activement à diviser ce « village planétaire » en trois blocs, qu’ils partageraient ensuite avec la Chine et la Russie – un scénario qui arrange parfaitement les États-Unis.
Mais pour que ce plan réussisse, l’Europe devrait être soumise. L’Union européenne, de par son existence même, étouffe tout changement qui corresponde aux préoccupations américaines. L’immigration doit être soumise à des lois similaires à celles que l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) des applications américaine brutales, et qui ont été mises en œuvre dès l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche.
L’Europe doit abandonner toutes les lois relatives au changement climatique, d’autant plus que les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial d’hydrocarbures ces vingt dernières années.
La liberté d’expression doit avoir des limites, non pas imposées par la loi, mais par les intérêts de l’État. Le Premier Amendement de la Constitution américaine est en train d’être limité par les décisions de la Cour suprême.Il faut que les lois européennes suivent. Il en va de même pour les minorités sexuelles et de genre et les réfugiés.
Après avoir réduit au silence les militants sur le sol américain, l’Europe doit suivre cette voie – c’est le nouvel ordre américain. Les dirigeants européens ne doivent pas se contenter des alliances passées, mais plutôt s’adapter à ces changements révolutionnaires.
L’obsession identitaire du mouvement « Make America Great Again », et notamment son intérêt pour l’Europe, ne vise pas à prendre ses distances avec le Vieux Continent. Au contraire, ce mouvement ambitionne de remodeler l’Europe à l’image de la nouvelle Amérique. D’où le rapprochement politique avec la Hongrie, la Slovaquie, et même l’Italie, ainsi qu’avec la droite française et surtout allemande.
C’est précisément ce qu’a déclaré JD Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 18 février 2025. Tous les dirigeants européens furent stupéfaits par ses critiques avant de se retrouver, moins d’un an plus tard, assis face à Trump dans le Bureau ovale, tels des écoliers en classe (18 août 2025).
Trump n’était que la vitrine de l’oeuvre de l’« État profond », qui depuis des décennies y tisse sa toile: raviver l’identité nationale occidentale en Europe, en mettant en avant les éléments raciaux et en valorisant certains aspects du christianisme et du nationalisme blanc, renforçant ainsi le bloc occidental sous l’égide américaine et suivant les principes que l’« Occident » adopterait alors.
Contrairement à ce qu’affirme le président français Macron, il ne s’agit pas d’une « régression internationale ». Au contraire, c’est une politique de rapprochement transatlantique qui coïncide avec l’essor de la branche financière numérique américaine, laquelle se renforce en promouvant l’application de ses lois extraterritoriales – les règles de la puissance militaire et économique.
La Chine et la Russie s’en réjouissent, estimant que cette trajectoire marque la fin de l’hégémonie occidentale. Or, l’objectif de Washington est précisément l’inverse. Sous l’impulsion de l’État profond, les Américains veulent contraindre l’Europe à suivre leur exemple en démantelant tous les obstacles juridiques qui freinent ce mouvement afin de bâtir un Occident puissant.
La doctrine Monroe, déjà pleinement appliquée au Venezuela et dans les pays d’Amérique du Sud, s’étendra à l’Europe occidentale… qu’elle le veuille ou non. Quant au reste du monde, le document est on ne peut plus clair à ce sujet. Tous les pays européens ou non, seront contraints de se soumettre à la protection des États-Unis et de suivre les directives de cet impérialisme moderne pour bénéficier d’aide, de protection militaire et… de services satellitaires !
N’est-ce pas là le véritable enjeu du « processus de paix en Ukraine » ? Rechercher la protection et les garanties américaines.
Que dit le document au sujet des « partenaires du Golfe » ? (Il s’agit bien de partenaires, et non d’alliés.) Il les loue, affirmant que les partenaires du Moyen-Orient font preuve d’un engagement dans la lutte contre l’extrémisme… et « devraient être encouragés ». Mais le document déclare explicitement la nécessité d’« abandonner l’expérience américaine erronée qui consiste à contraindre ces pays, en particulier les monarchies du Golfe, à renoncer à leurs traditions historiques et à leurs formes de gouvernement ». Autrement dit, il encourage les réformes « sans chercher à les imposer », ou plus directement, « en acceptant la région, ses dirigeants et ses États tels qu’ils sont ».
Est-ce que cette distinction dans le document suggère subtilement que George W. Bush et sa secrétaire d’État, Condoleezza Rice, s’opposaient à l’« État profond » car ils souhaitaient imposer la liberté dans un « nouveau Moyen-Orient » ?
Une fois ces politiques mises en place, conformément aux plans de l’« État profond américain », le « nouvel Occident puissant » pourra se concentrer sur les deux principaux blocs : la Chine sur le plan économique, et la Russie dans la course aux armements, et surtout dans la course aux matières premières à se partager entre les trois blocs.

