Dans un contexte d’incertitude: Netanyahu est à Washington
Tel-Aviv et Washington doivent afficher une position unie et une cohésion face à Téhéran
Bassam Tayara
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est en visite à Washington. Ce déplacement revêt un caractère exceptionnel, il intervient dans un contexte d’incertitude quant à l’issue des pourparlers américano-iraniens.
En effet la situation est sous le brouillard des hésitations américaines entre négociation et entre recours à la force.
Bien que le locataire de la Maison Blanche, après avoir brandi pendant des mois l’option militaire, se soit finalement décidé pour une stratégie visant à « épuiser » les voies de négociation et à tenter d’obtenir des concessions de Téhéran par l’intimidation, sans pour autant qu’on sache s’il envisage la guerre en cas d’échec des pourparlers.
C’est cette incertitude qui perturbe le gouvernement israélien, surtout que l’ambiguïté actuelle tient non seulement à la réticence de l’administration américaine à dévoiler ses intentions, mais aussi à la possibilité qu’aucune décision n’ait encore été prise au sein des cercles décisionnels de la Maison Blanche.
De son côté, Israël se sent pris au piège d’une impuissance stratégique qui l’empêche d’engager une confrontation ouverte avec l’Iran sans le soutien total des États-Unis.
Même la plus petite opération militaire contre des cibles iraniennes, qu’elle soit « israélienne » par l’annonce ou l’exécution sur le terrain, reste subordonnée à au moins trois conditions américaines :
– La mise à disposition des capacités de renseignement permettant de pénétrer les défenses iraniennes.
– La gestion logistique et opérationnelle de la frappe, qui inclut les pressions sur les alliés arabes de la région pour permettre l’utilisation de leur espace aérien.
– La capacité de contenir toute riposte de Téhéran, ce qui peut signifier une riposte américaine à toute attaque contre l’État hébreu, ou du moins un renforcement du bouclier à cet effet.
Par conséquent, la visite de Netanyahu à Washington constitue une tentative préventive d’influencer le processus décisionnel américain et d’essayer d’imposer les conditions israéliennes (voir ici).
Tout accord qui ne tiendrait pas compte de ces conditions équivaudrait à un désastre sécuritaire pour Tel-Aviv. Concrètement, Israël cherche à cerner la véritable orientation de la politique américaine envers l’Iran et à obtenir des réponses à de nombreuses questions, notamment celle de savoir si les États-Unis sont réellement engagés dans la négociation et s’ils auront automatiquement recours à l’option militaire en cas d’échec de la voie diplomatique.
Tel-Aviv souhaite également connaître le niveau d’escalade que Washington pourrait viser et savoir si les objectifs américains dans les pourparlers dépassent le cadre du nucléaire pour inclure des sujets préoccupants pour Israël, tels que les missiles balistiques et le soutien à des acteurs régionaux hostiles.
Il convient de noter que si Téhéran fait preuve de flexibilité sur la question nucléaire tout en maintenant son programme de missiles, et si Washington accepte cette position et agit en conséquence, Nétanyahou considérera que l’administration Trump a accepté un « accord imparfait », laissant son allié face à des menaces existentielles, ce qui était le cas avec l’accord de 2015!
Par ailleurs, cette visite est sûrement liée à la coordination des réponses à tout scénario potentiel. Il s’agit notamment de se préparer à des représailles iraniennes, de répartir les rôles en cas d’escalade et de déterminer l’objectif ultime de l’option militaire (établir une dissuasion limitée ou affaiblir le régime jusqu’à son renversement).
Ceci explique la série de visites successives de responsables militaires, de sécurité et de renseignement israéliens à Washington ces dernières semaines.
Toutefois, ce qui précède n’enlève rien au fait que cette visite vise avant tout à influencer la politique américaine et à pousser l’administration des États-Unis vers une position plus intransigeante dans les négociations, voire à peser sur le processus décisionnel en cas d’échec de celles-ci.
Si Israël privilégie l’option militaire à un accord qui ne répond pas pleinement à ses exigences, le déplacement de son Premier ministre a pour but de promouvoir une option « décisive », par laquelle Washington lancerait une guerre contre Téhéran, en assumant les conséquences tout en veillant à ce que Tel-Aviv évite tout désastre et en accordant à Netanyahu certains avantages politiques internes.
Bien que Netanyahu bénéficie d’une réelle marge d’influence sur Trump, compte tenu d’une administration qui accorde une grande importance aux relations personnelles et aux gains politiques directs, cette influence reste subordonnée à deux conditions :
– premièrement, la convergence des exigences israéliennes avec les intérêts américains ;
– deuxièmement, l’assurance que les bénéfices l’emportent sur les coûts, notamment les coûts politiques pour Trump et sa popularité aux États-Unis.
Or les Israéliens suivent de très près l’évolution de l’opinion publique américaine à l’égard de l’alliance de Washington et de Tel Aviv. Le site web américain indépendant « notus » signale un changement qualitatif qui se manifeste clairement dans les sondages d’opinion concernant la position du public américain sur Israël et le soutien officiel à ce pays. Ce changement suggère que la base électorale des jeunes républicains commence à ressembler à celle des démocrates et se détourne d’un soutien sans faille de la politique d’Israël.
Quoi qu’il en soit, si les États-Unis prennent en compte avec attention les intérêts de leur allié israélien, leur politique étrangère ne repose pas pour autant sur les calculs de ce dernier. Par conséquent, la décision – guerre, négociation ou une combinaison des deux – restera fondamentalement américaine, un fait que Netanyahu comprend parfaitement.
Néanmoins, les divergences entre les deux camps ne signifient en aucun cas la désintégration de l’alliance. Elles reflètent plutôt un désaccord sur la manière de faire face à une « menace commune ». Tandis qu’Israël perçoit l’Iran comme une menace « existentielle » exigeant une position « ferme et globale », les États-Unis, quant à eux, pourraient opter pour des solutions « progressives » ou limitées, conformes à leurs intérêts plus larges.
Cependant, ces désaccords sont loin d’être mineurs, d’autant plus que, suite à l’échec des efforts politiques et diplomatiques pour faire passer le message israélien à Washington, Netanyahu s’appuie désormais sur sa relation personnelle avec Trump. Ceci explique l’absence de personnalités politiques ou sécuritaires de premier plan au sein de sa délégation, composée uniquement d’un nombre restreint de conseillers et d’un homme d’affaires spécialiste des affaires de Gaza, un sujet qui sera relégué au second plan.
Autrement dit, Netanyahu ne cherche plus à transmettre des informations ni à coordonner techniquement ses actions avec les États-Unis, mais plutôt à influencer le locataire de la Maison Blanche par le biais d’une mission personnelle directe, s’appuyant sur la relation privilégiée qu’il prétend entretenir avec lui. Il contourne ainsi les arguments de sécurité complexes présentés précédemment par le chef de cabinet Eyal Zamir ou d’autres délégations spécialisées.
Par ailleurs, il est à noter que les médias israéliens ont rapporté que la réunion se tiendrait à huis clos. Bien que Netanyahu ait délibérément autorisé des journalistes israéliens à l’accompagner, ces derniers n’assisteront pas aux discussions, ce qui pourrait indiquer une stratégie mûrement réfléchie de part et d’autre.
Tel-Aviv et Washington doivent afficher une position unie et une cohésion face à Téhéran, et éviter tout signe de faiblesse ou de division que ce dernier pourrait exploiter à son avantage.

