Pour coincer Takaichi Trump rappelle « Pearl Harbor »
Surprise, gêne et ressentiment au Japon après que Trump a instrumentalisé Pearl Harbor pour justifier une guerre contre l'Iran

Bassam Tayara
Les hauts responsables américains et japonais évitent généralement toute déclaration publique, même très prudente, concernant la dernière guerre, le bombardement nucléaire et surtout l’attaque surprise japonaise de 1941 contre les forces américaines à Pearl Harbor.
Or, lors de la rencontre dans le bureau ovale entre Donald Trump et la première ministre japonaise Takaichi Sanae, le président américain a évoqué avec désinvolture cette attaque de la Seconde Guerre mondiale pour justifier le secret qui a précédé le déclenchement de sa guerre contre l’Iran.
Lorsqu’un journaliste japonais a demandé pourquoi les alliés européens et asiatiques n’avaient pas été informés avant l’attaque américaine contre l’Iran, Trump a évoqué Pearl Harbor pour justifier sa décision, déclarant en regardant la Première Ministre: « Qui s’y connaît mieux que le Japon en matière de surprise ? Pourquoi vous ne nous avez-vous pas parlé de Pearl Harbor avant l’attaque?»
Cette rencontre passée en directe dans l’Archipel japonais a suscité la confusion et le ressentiment, surtout que malgré le sang froid de la première dame japonaise, la gêne était visible auprès de la délégation japonaise.
Quelques jours auparavant, les Japonais avaient noté avec fierté la réponse négative de Takaichi à la proposition de participer au déblocage du détroit d’Ormuz, et cela deux jours avant son déplacement aux États-Unis.
Aborder ce sujet du passé de cette façon brutale a crée une réaction en partie liée au rôle crucial que jouent les États-Unis pour la sécurité du Japon, son principal allié dans la région.
En clair, le Japon doit veiller à ce que sa relation avec les États-Unis continue de voguer dans des eaux calmes. C’est la raison pour laquelle Takaichi se trouvait à Washington.
Cela témoigne aussi de la volonté d’une partie de l’arc « MAGA » (Make América Great Again) de fouiller le passé et en sortir des arguments pour rendre le Japon « leur obligé » en mettant l’accent sur le rôle du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, même 80 ans après la fin du conflit, vu la réponse négative concernant Ormuz de tous les « amis » de l’Amérique.
De hauts responsables, dont Takaichi, avaient déjà affirmé dans le passé, que le Japon avait présenté des excuses suffisantes pour les atrocités commises durant la guerre.
En octobre 2025, Takaichi, depuis qu’elle était assurée de prendre le poste de premier ministre, au lieu de rendre visite au sanctuaire Shintô de Yasukuni, (où sont honorés les soldats morts pendant les conflits dont des criminels de guerre), elle s’était contentée, cette année, d’envoyer une offrande rituelle, pour ne ps froisser ni la Chine ni les États-Unis, ni les autres pays qui ont subi l’occupation japonaise.
Il est pourtant assez surprenant pour le Japon de voir ces questions historiques être utilisées dans les plus hautes sphères de la Maison Blanche, pour faire pression sur la Première Dame.
Après tout, l’objectif du sommet était d’approfondir les liens avec le plus important allié du Japon, et non de discuter de la Seconde Guerre mondiale. Il s’est tenu peu après que Trump ait insinué que le Japon figurait parmi les pays qui n’avaient pas répondu promptement à son appel à l’aide pour sécuriser le détroit d’Ormuz.
Le quotidien libéral Asahi Shimbun a déclaré : « Tenir de tels propos pour justifier une attaque surprise et se vanter de ses résultats est un manque de tact émanant de quelqu’un qui semble ignore les leçons de l’histoire. »
Sur les réseaux sociaux, les réactions ont été diverses, allant d’accusations d’ignorance et d’impolitesse à l’encontre du président américain, en passant par des allégations selon lesquelles il ne considérait pas le Japon comme un partenaire égal.
Tsuneo Watanabe, chercheur à la Fondation Sasakawa pour la paix, a écrit dans une tribune publiée le lendemain dans le journal Nikkei que ces propos indiquaient que Trump n’était « pas tenu par les normes nippo-américaines qui régissent leurs relations » ce qui pouvait faire de l’ombre aux relations entre les deux pays, et d’ajouter: « J’ai l’impression que ce commentaire visait à impliquer … Mme Takaichi dans une tentative de complicité afin de justifier sa frappe préventive contre l’Iran pendant les négociations diplomatiques et sans en informer les pays alliés. »
Mais ce qui est sûr c’est que les deux parties ont besoin l’une de l’autre : Washington compte sur le Japon pour accueillir 50 000 soldats – tous frais payés, malgré les scandales qui éclatent de temps à autre causés par les soldats yankee. Washignton abrite également un arsenal d’armes puissantes et de haute technologie, et le Japon pour sa part, compte sur le parapluie nucléaire américain pour dissuader ses voisins hostiles – la Chine et la Russie et la Corée du Nord, tous dotés de l’arme nucléaire.
La Constitution japonaise d’après-guerre interdit au pays le recours à la force, sauf en cas de légitime défense, mais Takaichi et d’autres responsables cherchent désormais à élargir le rôle de l’armée.
Hitoshi Tanaka, ancien diplomate et conseiller spécial au sein du think tank « Japan Research Institute », a écrit sur X qu’il était gêné de voir Takaichi passer sous silence cette remarque.
Au départ, les réseaux sociaux ont pointé du doigt le journaliste japonais qui avait posé la question ayant provoqué la remarque de Trump sur Pearl Harbor. Le journaliste Morio Chigiwa, de TV Asahi, a déclaré plus tard dans une émission qu’il avait posé cette question pour exprimer le mécontentement des Japonais face à l’attaque unilatérale de Trump contre l’Iran, et de revenir par la suite solliciter le Japon et d’autres pays pour intervenir.

