Pour contrer la géopolitique d’Israël un axe sunnite soutient l’Iran

L'Inde, Israël et les Émirats arabes Unis s'opposent à l'axe Pakistan, la Turquie et l'Egypte et pourrait attirer l'Arabie saoudite

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Bassam Tayara

Depuis une semaine le Pakistan est apparu sur la scène de médiation sur la guerre menée par les Américains et les Israéliens. On pourrait dire que c’est la première fois que le Pakistan joue un rôle de cette envergure, au cœur même du Golfe arabo-persique.

Est-ce l’Accord stratégique de défense mutuelle qui lie le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique du Pakistan qui motive cette activité diplomatique ? Or Karachi n’a pas bougé quand les missiles et les drones s’abattaient sur Ryad. Pourtant cet accord de sécurité et de défense stipule que les deux pays s’engagent à traiter tout acte d’agression contre l’un d’eux comme un acte contre les deux.
Ni l’Arabie saoudite n’a fait appel au Pakistan ni ce dernier n’a bougé durant quatre semaine malgré les frappes de missiles iraniens visant l’Arabie saoudite.
Pour comprendre le mouvement actuel de Karachi il faut passer derrière le rideau de la scène animée par Donald Trump et les échanges de bombardement.
Trois élément déterminent la géopolitique pakistanaise:
1- La géographie; 2- la religion; 3- son frère ennemi l’Inde
La géographie fait que le Pakistan est loin de l’Arabie mais a des frontière avec l’Iran 930 km. Il donne sur la Mer d’Arabie … le déboucher du détroit d’Ormuz.
La religion fait que les Baloutches du Pakistan ( 40 des 250 millions) collent à la frontière avec l’Iran et qu’un mouvement (historique) voudrait aussi unir les Baloutches iraniens, avec les Baloutches du Pakistan, pour créer un État unitaire réunissant tous les Baloutches. Le Pakistan est le deuxième pays en nombre de chiites après l’Iran.
L’Inde se rapproche d’Israël et propose le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IIEC) une des initiatives des États-Unis pour contrer la Chine et freiner son expansion dans une région vitale pour les intérêts américains. En contournant le Pakistan ce projet d’envergure relierait des pays comme le Vietnam, la Thaïlande, le Myanmar et le Bangladesh avec ses lignes de chemins de fer. Ces liaisons ferroviaires avec l’Inde, qui pourraient être utilisées pour acheminer des marchandises vers l’Europe via le port de Mundra.
La nouvelle « Route des épices » a le potentiel non seulement de contourner le Pakistan, mais également de surpasser l’initiative « la Ceinture et la Route » mise en place par Xi Jin-ping grand allié de Karachi.
Ce projet dérange également la Turquie le président turc Recep Tayyip Erdoğan a critiqué le projet, l’accusant de contourner la Turquie, et a proposé un itinéraire alternatif : le « Projet de corridor de développement irakien ». Ce projet vise à relier le golfe Persique à l’Europe par des voies ferrées et routières via des ports irakiens, notamment le port de Grand Faw.
Alors on voit l’alignement: Usa, Israël et l’Inde d’un côté et Pakistan-Turquie et l’Arabie saoudite… Iran en profite. Il ne faut pas oublier … l’Egypte qui depuis une semaine se démène pour favoriser une circonscription du conflit. On voit qu’Islamabad est désormais sur le point de former un important axe islamique « sunnite » régional avec le trio saoudi-turco-égyptien .
Il va sans dire que cet axe est une réponse directement aux prédictions de Netanyahu il y a deux mois, lorsqu’il évoquait des bouleversements géostratégiques dans le contexte de la guerre contre l’Iran. Il affirmait notamment que l’Inde, les Émirats arabes unis et Israël formaient un axe important et uni pour contrer le bloc islamique qu’Islamabad tentait de constituer par sa médiation.
De plus, personne ne s’attend sérieusement à ce que le Pakistan s’allie à Israël et aux États-Unis contre un pays musulman voisin de la taille de l’Iran, quelles que soient les conventions signées avec l’Arabie saoudite ou d’autres pays, compte tenu des risques que cela représenterait pour sa sécurité intérieure.
Mais en effet une semaine après le début de la guerre, Asim Munir, chef d’état-major et dirigeant de facto du Pakistan, proche confident de Trump, qui l’avait reçu à la Maison-Blanche et l’avait couvert d’éloges, convoqua les dirigeants chiites, et leur intima l’ordre de ne parler et les mit en garde contre tout soutien à l’Iran… Mais à peine il quittèrent la réunion et déclarèrent leur soutien à l’Iran, ce qui met en évidence les risques d’une confrontation « même indirecte » avec l’Iran, ce dernier a récompensé et conforté la position du Pakistan en laissant passer quelques tankers dans le sillage des trois tankers à destination de l’Indonésie.
Les Pakistanais tentent d’exploiter la guerre contre l’Iran pour nouer des alliances contre l’Inde et son allié, Israël. La montée en puissance des forces islamistes autour du Pakistan est loin d’être anodine, car elle vise à créer un équilibre face à l’Inde et à Israël.
Au Pakistan, les musulmans sunnites expriment, également, leur soutien à l’Iran face à Israël et aux États-Unis. C’est ce qui explique
que dans une démonstration de solidarité remarquable, des chefs sunnites des tribus pachtounes (Pachtounes – 40 millions aujourd’hui – au Pakistan) se sont rendus au consulat iranien à Peshawar pour réaffirmer leur soutien à l’Iran. Ils ont déclaré au consul : « Si vous nous en donnez l’ordre, des millions de Pachtounes sont prêts à mener le djihad aux côtés de l’Iran contre l’entité sioniste. »
Le Pakistan avec sa bombe nucléaire et la Turquie membre de l’Otan avec une industrie d’armement très pointue, tout cela consolidé par la manne financière de l’Arabie saoudite constituent une réponse à la carte « d’un nouveau Moyen-Orient » affichée par Nétanyahou, où il « mord » sur une partie de l’Arabie.
Un risque de conflit militaire direct existerait entre la Turquie et Israël, le ministre turc de la Défense, Yasar Guler, l’a jugé “très faible”, tout n’excluant aucun dérapage, raison pour laquelle il confirme la mise en place de canaux de communication. Mais le ministre insiste “Nous désapprouvons les attaques menées par le gouvernement Netanyahu contre les pays voisins. (…) Il est notoire que la montée des tensions au Moyen-Orient et en Méditerranée a fortement affecté les relations entre la Turquie et Israël ces dernières années”, a-t-il ajouté.
Et qu’en est-il des fameux accord d’Abraham? En 2024, l’Arabie saoudite avait confirmé qu’elle ne reconnaîtrait pas Israël sans un État palestinien et a fermement condamné les « crimes de l’occupation israélienne » contre le peuple palestinien, dans une déclaration du prince Mohammed ben Salmane : « Le Royaume ne cessera pas son travail inlassable en vue de l’établissement d’un État palestinien… », maintenant que l’État hébreu a entrainé le royaume (et Trump promoteur des dits accords) , les choses n’iront pas de sois.
La sortie « de paroles désagréables » de Trump à l’égard de MBS doit être lue sous l’angle de l’éloignement de toute perspective d’accord.
S’ajoute à cela, que la veille du speech de Trump qui a choqué le monde Ryad avait démentie qu’elle réclamait la continuation de la guerre.

 

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