Iran: une guerre asymétrique qui peut durer longtemps
Bassam Tayara
Le modèle de guerre à distance américano-israélien est remis en question par une guerre asymétrique stratégique d’une toute autre nature.
Cette guerre fut préparée et planifiée par l’Iran il y a plus de vingt ans. Pour évaluer le véritable équilibre des forces il faut prendre en compte les préparatifs des deux belligérants. Et on découvre que la nature et la logique de chaque camp sont fondamentalement différentes de l’autre.
Les États-Unis et Israël bombardent massivement en déversant des grandes quantités de munitions à distance sur l’Iran. Mais quels sont les objectifs militaires, et l’écrasement de ces objectifs prépare t-il quelle deuxième phase? .
De l’autre côté nous commençons à comprendre que l’Iran a un plan de guerre décrit dans les livres de stratégie par « guerre asymétrique », pour faire simple c’est l’opposition du faible au puissant(s), car il n’y a aucune comparaison entre la puissance écrasante des alliés américains et israéliens et ce que peut opposer l’Iran.
Voyons ce que met Téhéran en œuvre pour se défendre, sachant que dès le troisième jour de l’offensive tout ce qui est « visible » en tant que matériel de guerre fut anéanti.
Mais l’Iran continue à « attaquer »! d’après un plan qui n’est qu’à ses débuts, progressant graduellement vers sa pleine mise en œuvre.
Les observateurs (surtout dans les thing tanks américains) constatent que l’Iran n’a pas encore dévoilé son arsenal complet de missiles : ni ses missiles les plus récents, ni ses drones submersibles et ses vedettes lance-missiles anti-navires. Ces armes « listées » sur la foi des espions israéliens et autres restent cachées! Pourquoi?
Nous ignorons donc le plein potentiel de l’Iran et nous ne pouvons pas encore prédire l’impact que pourrait avoir un déploiement complet de ses capacités.
C’est le même schéma qui apparaît avec le Hezbollah, les estimations israéliennes et les relevés des espions disaient que ce parti de la « résistance têtue »a un genou à terre, mais il semble désormais pleinement opérationnel.
Et récemment le mouvement al-Nujaba, le Hezbollah irakien, Kataib Sayyid al-Shuhada et Kataib Ansar Allah al-Awfiya, qui relèvent tous de la Résistance islamique se sont manifestés à un momentum bien determiné, en bombardements la base française et les bases américaines, même au Koweït.
Les Houthis semblent attendre le feu vert pour bloquer le passage de Bab el-Mandeb, en parallèle au blocus d’Ormuz.
Cette stratégie asymétrique iranienne qui s’appuie sur l’axe « de résistane » fut élaboré en observant la stratégie de bombardement massif des États-Unis en Irak qui a duré trois semaines en 2003. Suite à la décapitation du commandement militaire centralisé irakien toute la structure de l’armée de Saddam s’est effondrée.
Après la guerre d’Irak, la question qui s’est posée aux Iraniens était de savoir comment conserver une structure militaire dissuasive alors qu’ils ne disposaient pas – et ne pouvaient pas disposer – d’une capacité aérienne comparable aux Américains? Et ce, alors que les États-Unis pouvaient également observer l’étendue de l’infrastructure militaire iranienne grâce à leurs caméras satellites haute résolution.
La première approche a donc été de minimiser la partie de l’infrastructure militaire iranienne (et du Hezbollah) visible depuis l’espace, ses composantes devaient être enterrées profondément, hors de la portée de la plupart des bombes (stratégie des tunnels).
La deuxième réponse était que les missiles profondément enfouis pourraient effectivement constituer une « force aérienne » iranienne, c’est-à-dire un substitut à une force aérienne conventionnelle. L’Iran construit alors et stocke des missiles depuis plus de vingt ans!
Grâce à ses recherches intensives sur la technologie des missiles, l’Iran fabrique une dizaine de modèles de missiles de croisière et balistiques. Certains sont hypersoniques ; d’autres emportent un éventail de sous-munitions explosives dirigeables (pour éviter les intercepteurs de défense). Ce sont des stcks de milliers de missiles de tout genre.
Les missiles de grande taille sont lancés depuis des silos souterrains profonds disséminés sur l’ensemble du territoire iranien (un pays de la taille de l’Europe occidentale, riche en chaînes de montagnes et en forêts). Au Liban et au Yémen les montagnes regorgent de grottes et de passages entre les failles de rochers. Des missiles mer-mer sont également déployés en réseau dense le long du littoral iranien.
La troisième réponse consistait à trouver une solution pour ne pas subir une décapitation du commandement militaire comme celui de Saddam Hussein lors de l’opération choc et stupéfiante de 2003.
En 2007, la doctrine « Mosaïque » a été introduite. L’idée sous-jacente était de diviser l’infrastructure militaire iranienne en commandements provinciaux autonomes, chacun disposant de ses propres stocks de munitions, de ses propres silos de missiles et, le cas échéant, de ses propres forces navales et milices.
Les commandants recevaient des plans de bataille préétablis, ainsi que l’autorisation de lancer une action militaire de leur propre initiative en cas d’attaque visant à décapiter la hiérarchie dans la capitale. Ces plans et protocoles devaient être déclenchés automatiquement à la décapitation du Guide suprême, et c’’est ce qui a été fait..
La vulnérabilité d’une structure de commandement centralisée a été contrée par la structure mosaïque, qui a décentralisé et répartit le commandement sur plusieurs niveaux, afin d’éviter tout blocage en cas de frappe surprise.
En résumé, la machine militaire iranienne, en cas de frappe décisive, fonctionne comme une machine de représailles automatisée et décentralisée, incontrôlable.
Cette guerre asymétrique quasi parfaite, menée par l’Iran absorbe les assauts, avant d’attaquer les bases environnantes dans les pays du Golfe, détruire les radars et de plus maintenir le contrôle du détroit d’Ormuz,tout en préservant sa capacité de lancement de missiles.
Les États-Unis et Israël se trouvent dans une situation extrêmement difficile car ils ne connaissent qu’un seul type de guerre : le bombardement aérien de cibles, et faute d’avoir réussi à détruire les bases souterraines de missiles. Ils font désormais face à un Iran stratégiquement bien positionné, qui combat selon ses propres conditions et son propre calendrier.
La décision stratégique des dirigeants iraniens de privilégier une guerre longue découle directement de cette constatation – les armées occidentales sont conçues pour une approche de type « tirer et se replier » pour ne pas heurter l’opinion publique occidentale.

