Le dilème du Président libanais

Ce qui bloque les négociations avec Israël

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Le Président libanais le général Joseph Aoun

Bassam Tayara

Le Liban est divisé, et ce n’est pas une révélation.

Une moitié du Liban prône la résistance pour préserver la patrie et la souveraineté, tandis que l’autre moitié brandit l’étendard de l’État et … de la souveraineté.
Chacun débat de l’opportunité de négocier directement. Aucun camp ne s’interroge sur les motivations de l’ennemi derrière son attaque brutale contre le Liban.
Certains se souviennent des 18 années d’occupation, à l’issue desquelles Israël s’est retiré au-delà de frontières non définies clairement sans obtenir la reconnaissance de son État.
Mais en 2000, les « Accords d’Abraham », qui ont entraîné la normalisation des relations de quatre pays arabes avec l’État hébreu, n’étaient pas encore présents.
D’autres projettent sur le Liban les politiques d’Israël pratiquées en Cisjordanie et l’administration de Mahmoud Abbas, sous-entendant que l’État libanais deviendrait un instrument de sécurité d’Israël, et engagé dans le « désarmement » du Hezbollah…donc une guerre civile.
Le président Joseph Aoun a annoncé que l’un des objectifs de ces négociations directes est de mettre fin à la guerre et d’obtenir le retrait d’Israël du Sud-Liban, mais il a ajouté qu’il fallait: « délimiter les frontières » et surtout « mettre fin à l’état d’hostilité » avec l’État hébreu.
Dans cette posture, le président libanais est allé plus loin que Mahmoud Abbas qui, malgré toutes les critiques dont il fait l’objet, détient toujours un atout qu’Israël n’a pas pu obtenir ni de l’autorité ni d’Arafat (ce qui fut l’une des raisons de son élimination).
Cet atout, qu’Israël convoite, est « la fin de` l’état d’hostilités ».
Cependant, une partie de la population libanaise (la moitié) appelle à la fin de l’état d’hostilités en général, tandis que la résistance (l’autre moitié) s’oppose plus largement à cette approche.
Ces deux camps utilisent l’« Accord de Taëf », pour renforcer leurs arguments. L’Accord de Taëf c’est le document de réconciliation nationale libanaise, rédigé par les parties en conflit au Liban en septembre 1989 après une guerre civile qui a duré 15 ans .
L’Arabie saoudite a cherché à imposer cet accord, qui stipule le « désarmement de toutes les milices nationales et étrangères » et l’entrée de l’armée libanaise au Sud après le retrait israélien.

Certes. Mais l’honnêteté est essentielle en ces temps de crise nationale.

Examinons attentivement ce que prévoit réellement cet accord. Le Liban fut sauvé en mettant fin au bain de sang civil. Mais, concrètement, que cache cet accord ?

Cet accord a été conçu sur mesure pour le défunt Premier ministre Rafik Hariri.

Il a établi le principe de « coexistence » entre les différentes communautés religieuses du Liban et leurs représentations politiques, mais a restructuré le système politique du Pacte national en réduisant une partie du pouvoir à la communauté chrétienne et en modifiant les lois électorales parlementaires d’après-guerre.
En résumé, les principaux changements ont consisté à réduire les pouvoirs du président maronite, à rendre le Premier ministre responsable devant le Parlement et à renforcer les pouvoirs du Premier ministre sunnite au détriment du président chrétien et du président chiite du Parlement.
L’accord de Taëf a stipulé l’abolition du confisionalisme politique, porté le nombre de sièges parlementaires à 128, répartis équitablement entre chrétiens et musulmans, et a placé le commandant de l’armée libanaise sous l’autorité du conseil des Ministres et non plus de la présidence de la République.
L’accord de Taëf a également instauré le « tiers de blocage » au sein du gouvernement : si un tiers des ministres s’abstenaient d’assister aux réunions, le gouvernement était incapable de prendre des décisions.
Cet accord n’a pas été appliqué pour plusieurs raisons, notamment parce qu’il a transformé le Liban en une seule circonscription électorale unique après l’abolition du confessionalisme politique et a compensé cela par un Sénat, avec peu de pouvoir, où toutes les confessions seront présentées .
Le bloc chiite a accepté l’accord de Taëf en raison de la supériorité militaire du Hezbollah, outre la question du tiers de blocage.
À l’inverse, la faction maronite s’est opposée à l’accord de Taëf, compte tenu de la structure démographique du Liban. Qui malgré le manque de statistiques, les chiffres suivants sont globalement valables: les musulmans représentent environ 60 % de la population (dont 27% sunnites et 33% chiites), les druzes 5 % et les chrétiens environ 30 % (dont environ 21 % de maronites et 8 % d’orthodoxes).

Le chef des Forces libanaises, le parti Kataeb et certains opposants à l’accord de Taëf estiment en privé que toute élection aboutirait à une majorité musulmane au Parlement.

Cela témoigne d’une méfiance envers les laïcs de toutes confessions, d’une part, et la peur de la possibilité de destituer les chefs traditionnels solidement ancrés dans la vie politique libanaise, d’autre part.

À l’inverse, une frange de la faction chiite, menée par le mouvement Amal, appelle à la mise en œuvre de l’Accord de Taëf car elle anticipe la disparition du « pouvoir excessif » du Hezbollah si celui-ci est désarmé par quelque moyen que ce soit, par la force ou par des voies politiques. Mais elle le fait avec réticence. Cependant, cette faction néglige également l’influence des laïcs qui risque de balayer les pontes de la communauté.

C’est là que réside la véritable intention des deux factions susmentionnées lorsqu’elles brandissent l’Accord de Taëf, tantôt s’y accrochant, tantôt le condamnant.
La faction partisane des négociations avec Israël vise avant tout à démanteler ce cadre constitutionnel et à supprimer la disposition limitant les pouvoirs du président, et en éliminer l’influence excessive du Hezbollah dans la sphère politique.

La faction opposée aux négociations soutient qu’une application littérale de l’Accord de Taëf prive le président de tout pouvoir décisionnel quant aux objectifs des négociations, même si, selon la Constitution, il est chargé de négocier, mais uniquement « sur la base d’un mandat explicite » du gouvernement.

Bien qu’il soit difficile aujourd’hui de discuter de la mise en œuvre de l’Accord de Taëf, la déclaration du Grand Mufti du Liban, Abdul Latif Derian, revêt une importance particulière. Il a affirmé que, face à ce qu’il a décrit comme « une guerre dévastatrice qui cible le Liban et lui coupe toute perspective de salut », la position de négociation du président Joseph Aoun bénéficiait d’une « légitimité sunnite ». La décision du Mufti, publiée dans un communiqué du Conseil supérieur islamique de la charia, comble un vide que le Premier ministre Nawaf Salam (sunnite mais trop faible) n’avait pu combler sur le plan constitutionnel.
Aoun et Salam n’ont pas soulevé la question des négociations en Conseil des ministres pour consolider la décision de négocier avec Israël… par crainte de… l’Accord de Taëf qui, même sans la pleine application de ses dispositions, empêcherait sa ratification en raison de du blocage du tiers car l’absence éventuelle d’un tiers des ministres, empêchant ainsi le président Aoun (constitutionnellement) de rencontrer le Premier ministre ennemi, Netanyahu.

 

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