Que vont faire les Démocrates … divisés?
Les Démocrates ont-ils une même vision pour diriger l'Amérique?

Bassam Tayara
Les résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis, qui ont accordé aux Démocrates le contrôle des deux chambres du Congrès, soulèvent des questions qui dépassent de loin, leur victoire sur Donald Trump.
Pas une question! Mais plusieurs se posent, et touchent plusieurs facettes de la politique américaine à tous les niveaux: au sein de leur parti Démocrate lui même, de la politique étrangère à suivre, les relations avec les «ex-alliés» européens, la position par rapport à la guerre contre l’Iran, le soutien à l’Ukraine et/ou du rapprochement avec la Russie, et en fin de compte la relation US avec Israël, et les liens avec les Pays du Golfe.
Ces divers volet de la politique de Trump ont contribué à créer des oppositions lors des élections qui se sont agrégé pour faire la différence dans les urnes et donner la victoire au parti de « l’Âne ».
Mais à toutes ses questions les Démocrates ont-il une réponse et une vision commune?
Nous avons vu le long du processus lors des primaires entre les candidats les divisions et les positions très antinomiques sur plusieurs sujets et des dissensions entre centristes et progressistes (la gauche du parti).
Maintenant ce qui est fait est fait, que peuvent faire les Démocrates pour rediriger la marche de la première puissance?
Mais il va sans dire, et ne pas oublier que Trump demeurera président jusqu’en janvier 2029, et il conservera de larges pouvoirs exécutifs ainsi que le droit de veto sur des textes législatifs.
En tenant la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, la tâche est immense, le « trumpisme » ayant charcuté la base de la marche de État du droit sur le sol américain et à l’extérieur. D’où la question si les Démocrates possèdent une conception cohérente pour interroger l’avenir du rôle des États-Unis?
Cette bascule électorale, aussi vaste soit-elle, ne signifie pas nécessairement que les électeurs ont conféré aux démocrates un mandat clair pour adopter une vision spécifique en matière de politique intérieure et étrangère.
C’est vrai qu’il disposeront de leviers législatifs et de contrôle, et ils seront en mesure d’interpeller l’administration sur la question d’une guerre avec l’Iran, d’examiner de près les dépenses militaires et les décisions économiques, et d’exercer une pression accrue sur la Maison-Blanche. Mais ils ne retrouveront pas la main sur les décisions exécutives en matière de politique étrangère, ils rentreront dans une phase de conflit portant sur les limites du pouvoir présidentiel et sur la nature du rôle du Congrès.
Ces Démocrates, qui ont réussi à faire front commun électoralement contre Trump, se voient désormais contraints de répondre à des questions stratégiques dont ils avaient jusqu’ici différé la résolution, et pour cause ils ont une divergence qui semble ancrée en leur sein.
Car le parti se divise, entre un camp centriste qui soutient la concurrence stratégique avec les autres puissances, le rétablissement de la puissance américaine et le renforcement des alliances avec l’Europe, et un camp progressiste, qui prône une remise en question du coût de l’hégémonie américaine, en privilégiant la coopération internationale et la résolution des défis communs.
Les Démocrates sont désormais sommés de définir leurs positions sur l’avenir de l’ordre international, les relations avec Israël, une éventuelle guerre avec l’Iran, le soutien à l’Ukraine, l’intelligence artificielle, la Chine et l’économie mondiale.
Bill Clinton, Barak Obama et Joe Biden les trois présidents démocrates ayant exercé le pouvoir depuis la fin de la guerre froide ont fait de l’ordre international sous l’hégémonie des États-Unis la pierre angulaire de leur politique étrangère. Les premiers traits de fissures sont signés par Biden qui s’est éloigné du libre-échange et de la mondialisation au profit d’une politique industrielle axée sur la résilience et le leadership technologique. Cette politique fut critiquée par ses alliés européens malgré une posture plus ferme face à Pékin et Moscou.
Or Trump dont le mi-mandant qui vient de s’achever, a suivi le même axe mais de façon plus brutale que ses prédécesseurs démocrates.
Les centristes démocrates s’accordent, dans l’ensemble, les frasques de Trump mis à part, sur la nécessité de renforcer les alliances et les partenariats, de moderniser l’appareil militaire, de réformer la base industrielle de défense, de consolider la dissuasion, de relever les défis transnationaux et de mener une diplomatie réaliste et ferme à l’égard des adversaires. Il est fort probable que le mouvement « L’Amérique d’abord » (America First) demeure une force dominante chez les Démocrates comme au sein du Parti républicain.
Par contre, les progressistes ne dissocient pas la politique étrangère de la structure économique interne. Ils considèrent, au contraire, que les déséquilibres dans la répartition des richesses à l’intérieur du pays, se répercuteront directement sur la puissance américaine à l’étranger.
Et par ailleurs, ils estiment que les bouleversements de ces dernières années ont accéléré l’émergence d’un ordre multipolaire, au sein duquel les États-Unis conservent un rôle significatif. Dès lors, ils appellent à repenser son engagement vis-à-vis du monde, en adoptant une posture qui ne soit plus celle d’une puissance hégémonique cherchant à dicter les choix d’autrui.
Les alliés et partenaires commerciaux, tant que Trump est dans la Maison blanche, continueront de se prémunir contre des revirements radicaux dans la politique étrangère américaine. Et une administration républicaine cohabitant avec un Congrès démocrate, n’est pas faite pour les rassurer.
Ils attendront 2028, même si un futur président démocrate parvenait à conserver la puissance américaine et à réparer les institutions fragilisées par le « trumpisme », il serait ardu de rétablir la confiance internationale quant à la pérennité des engagements américains (Otan, Ukraine, Pays du Golfe et Taïwan à titre d’exemples).
À l’inverse, les progressistes estiment que la politique étrangère américaine a échoué au cours du dernier quart de siècle, en cherchant à instaurer une hégémonie à tout prix. Selon eux, l’ordre international dirigé par les États-Unis souffre de défauts structurels, tant dans sa conception que dans sa mise en œuvre concrète.
Pour cette aile gauche des Démocrates l’application très sélective de « l’ordre fondé sur des règles de Droit» a contribué à en saper la crédibilité des États-Unis dans le monde et n’est plus un modèle.
En effet, des règles censées être universelles perdent toute force de conviction si elles sont appliquées avec rigueur à l’égard des adversaires, mais avec une grande souplesse vis-à-vis des alliés, et dans leur viseur naturellement Israël et la mansuétude avec laquelle aucune sanction n’est appliquée et bien au contraire.
Ils citent le soutien américain à la guerre menée par Israël à Gaza, ainsi que les pratiques de l’administration Trump à l’égard de l’Iran et du Venezuela, comme autant d’exemples de dommages que peut engendrer l’interventionnisme.
Ils estiment que les États-Unis ne devraient s’engager dans des conflits armés, que dans le cadre de la légitime défense et conformément aux prérogatives constitutionnelles du Congrès. Ils plaident par ailleurs pour une réduction du budget de la Défense, qu’ils jugent excessif et incitant les présidents à privilégier l’option militaire sur la diplomatie. Ils soutiennent en outre que la menace représentée par la Chine est souvent exagérée, et que la dissuasion ainsi que la défense des intérêts américains ne nécessitent pas nécessairement une escalade permanente.
La plupart des progressistes considèrent que les menaces majeures pesant sur la sécurité et la prospérité des États-Unis sont désormais davantage transnationales que géopolitiques au sens traditionnel. Ils listent l’intelligence artificielle, le changement climatique et n’oublie pas l’aggravation des inégalités sociales à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
Mais cette aile gauche des Démocrates est marginale quand les affaires reprendront, car leur approche va à l’encontre des grandes fortunes qui régulent l’économie américaine. Car ils estiment qu’une « oligarchie » mondiale, ici ils visent directement le chapelet de milliardaires, constitue une menace pour la démocratie.

