L’Allemagne se réarme…elle fait peur!

Bassam Tayara
Dans les sociétés « dites avancées », les habitants vivent dans le confort et le bonheur. Si tous les citoyens de ces sociétés « modernes » ne partagent pas ce bonheur, ils en bénéficient néanmoins en partie. On retrouve des points communs tels que les vacances d’été, l’assurance maladie et les garanties de retraite, même si leur qualité varie selon les budgets des citoyens.
En Europe, les Européens suivent l’actualité et les réseaux sociaux. Les sujets qui captiveront les citoyens, fascinés par le monde numérique, cette année seront généralement : le détroit d’Ormuz, les gaffes de Trump, le prix de l’énergie (malgré leur impuissance face à ses fluctuations) et la Coupe du monde. Les écueils du sommet de l’OTAN apparaissent sporadiquement.
C’est là que réside l’erreur des Européens !
Dans l’Union européenne et dans les capitales du Vieux Continent, une « bonne » nouvelle circule : l’Allemagne investit enfin sérieusement dans sa défense.
Applaudissements unanimes. Berlin a décidé d’allouer des centaines de milliards d’euros, ce qui lui permettra de porter son budget de défense à 152 milliards d’euros pour cette année, soit 3,5 % de son PIB, contre 2,3 % en 2025. Ce faisant, Berlin répond aux appels répétés en Europe et aux États-Unis en faveur d’un renforcement des investissements dans la défense.
Cependant, dans certains pays, notamment en France, en Italie et en Pologne, cet effort financier sans précédent depuis la Guerre froide ravive des tensions qui font ressurgir le souvenir de l’arrogance de l’Allemagne nazie.
Dans certaines régions d’Europe, cet armement est perçu comme une bouée de sauvetage pour la défense européenne, comme en Suède, en Finlande et aux Pays-Bas, où l’on se réjouit de l’augmentation des dépenses et où l’on voit une opportunité de coopération étroite avec Berlin sur les équipements. De même, dans certains pays d’Europe centrale, considérés comme l’arrière-cour de l’Allemagne ou ce qu’on appelait son « hinter land» sous le nazisme, cette concentration de pouvoir est perçue en Europe de l’Est comme une promesse de développement industriel et économique. Cependant, certains observateurs n’ignorent pas la dimension historique de cet intérêt.
À Rome, Paris et Varsovie, cette évolution soulève des questions, mais l’inquiétude est particulièrement vive en France. L’attention se porte moins sur les implications de ce changement d’équilibre des pouvoirs que sur les conséquences d’une arrivée au pouvoir du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) à Berlin.
En Pologne, le réarmement allemand est source à la fois de soulagement et d’inquiétude. Varsovie prévoit de consacrer 4,8 % de son PIB à la défense. Il s’agit d’une tentative de la Pologne de suivre l’exemple allemand, renforçant ainsi significativement le flanc est de l’OTAN et la sécurité régionale.
Cependant, les nouvelles ambitions militaires de Berlin, conjuguées à la montée de l’AfD, ravivent d’anciennes craintes. En Pologne, certains s’inquiètent même de ce que la montée de l’extrême droite allemande, qui cherche à se rapprocher de la Russie, et le renforcement de la puissance militaire allemande, constituent une réelle menace pour l’ordre européen à moyen et long terme. L’Allemagne œuvre en coulisses à la signature de traités de défense mutuelle avec la France le 9 mai 2025 et avec le Royaume-Uni le 27 mai. Ces traités comprennent une clause de solidarité en cas d’agression militaire.
La Pologne ayant refusé de signer le traité, un accord plus modeste a été signé entre Berlin et Varsovie le 16 juin.
Tout cela se déroule alors que les Européens sont préoccupés par les tensions dans le détroit d’Ormuz, les frasques de Trump et la Coupe du monde, qui a éclipsé Wimbledon cette année et cache l’armement allemand massif !
Mais la principale préoccupation en France concernant la montée en puissance de l’Allemagne réside sans aucun doute dans la situation globale de l’ِEurope. Historiquement, depuis la fin de la Guerre froide, les relations bilatérales reposaient sur l’interdépendance entre la puissance économique de l’Allemagne et la puissance militaire ou stratégique de la France, c’est-à-dire sa puissance nucléaire. Les observateurs s’accordent à dire que cette situation a commencé à changer depuis le début de la guerre en Ukraine.
Un sentiment de latence prévaut en France face aux ressources colossales allouées à la défense en Allemagne (195 milliards d’euros l’an prochain contre 70 milliards en France). Le 13 mai, le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, a averti le Sénat : « Si l’Allemagne persiste dans cette voie, dans cinq ans, elle ne pourra plus prétendre posséder une expérience opérationnelle ni une base de puissance » en Europe. Les Allemands prévoient de dépenser trois fois plus que la France chaque année. Comme l’a souligné le général français, et dans cinq ans, l’écart sera énorme ! Ce déficit de financement inquiète le complexe militaro-industriel français.
Certains en Allemagne justifient cette situation en affirmant que, lorsqu’on dispose de moyens importants, on peut rapidement acquérir le nécessaire à sa défense, sans forcément s’associer à des partenaires hésitants, qui complexifient le développement des équipements et tardent à se décider. C’est pourquoi les Allemands adoptent une approche unilatérale. Pour les Américains, l’Allemagne est devenue la référence en matière de puissance en Europe.
De nombreux exemples témoignent de la volonté de l’Allemagne de se hisser au sommet de la hiérarchie militaire : le projet franco-allemand de Système de combat aérien du futur (SCAF) a échoué suite au retrait de Berlin, annoncé officiellement le 8 juin. Cet échec a renforcé en France le sentiment que l’Allemagne avançait seule. Berlin s’est alors tournée vers la filiale allemande d’Airbus (déjà une coentreprise franco-allemande) pour mener à bien un projet concurrent, entièrement allemand, annoncé dès le lendemain !
On dit également que le projet franco-allemand de chars d’assaut rencontre des difficultés, tandis que les projets d’avions de patrouille maritime et d’hélicoptères Tiger de nouvelle génération ont été abandonnés. Berlin a également récemment renoncé au projet de frégate F126, développé en coopération avec les Pays-Bas, et cherche par ailleurs à se doter de son propre système de communications, distinct du réseau européen.
Toutes ces mesures unilatérales suscitent des inquiétudes quant à l’avenir du programme d’équipement européen.
Selon une rumeur qui circule dans les milieux allemands, la fin du mandat du chancelier Merz en 2029 coïnciderait avec la date évoquée dans les milieux militaires européens, et relayée par la presse allemande, comme étant celle où la Russie pourrait lancer une opération militaire d’envergure contre le continent.
Des experts français expliquent que la promotion de cette date vise directement le peuple allemand, qui vit dans une « prospérité paisible », afin de justifier l’allocation de budgets colossaux au réarmement du pays. Cependant, un officier français souligne dans Le Monde que les Allemands « disposent de ressources quasi illimitées, mais cela crée une illusion, car leur modèle économique est en réalité très fragile ».
Contrairement à la France, certains voisins européens de l’Allemagne acceptent volontiers les évolutions du pays, notamment le soutien apporté par près d’une vingtaine de nations à l’initiative du « bouclier antimissile » annoncée en 2022, qui prévoit l’utilisation de technologies américaines et israéliennes. Cette position tranche avec la position défendue par la France, partisane d’une indépendance européenne en matière militaire.
Des parlementaires allemands affirment : « Il est devenu extrêmement difficile de développer des projets de défense avec la France. » Ils estiment que la doctrine française repose sur la dissuasion nucléaire et impose des principes de souveraineté rigides qui s’appliquent également à tous les secteurs, y compris l’industrie militaire. Ils soutiennent même que la coopération avec les Américains pour la fabrication du chasseur F-35 était plus aisée que la coopération européenne !
Cependant, la France conserve l’atout de la dissuasion nucléaire. Face à la possibilité d’un retrait américain des questions de défense européennes, l’Allemagne s’est tournée vers la France pour envisager un partage de la dissuasion nucléaire, autrement dit, pour que la dissuasion nucléaire française inclue l’Allemagne.
Les deux pays ambitionnent d’atteindre la première phase avant fin 2026. Cependant, la France est à l’aube d’élections présidentielles, et il est difficile pour Emmanuel Macron de lier le sort du fleuron de la défense française, à savoir le siège de l’Élysée, à cette question.
Une annonce, certes vague, à ce sujet est attendue lors du conseil des ministres franco-allemand prévu le 17 juillet à Brühl, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

