La carte maîtresse que possède le Liban lors des négociations de Washington

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Troisième round à Washington

Bassam Tayara

Le troisième round de négociations entre l’État hébreu et le Liban s’est ouvert à Washington.

Ce que le Liban voudrait est très simple: arrêt des bombardements et des destructions et retrait des forces israéliennes de son territoire. Pourquoi? la réponse est évidente récupérer sa souveraineté sur les 10% de son territoire occupé.

Ce que veut Israël c’est le désarmement du Hizbollah. Pourquoi ? la réponse paraît évidente ces forces – malgré qu’elles sont issus du Sud Liban et combattent pour chasser l’invasion- ces forces sont aidées et financées par l’Iran, ennemi irréductible d’Israël, réclamant sa destruction.

Mais l’État hébreu voudrait autre chose.

Dans chaque négociation, les négociateurs ont des atouts et des points faibles.

Israël a le top du top des atouts sa force militaire écrasante et … le soutien des USA. Les points faibles sont les échos dévastateurs à l’étranger de la brutalité de son armée, les agitations des habitants du Nord qui demandent d’aller plus loin dans la guerre ou bien de les faire déménager dans les hôtels plus au Sud.

Le Liban et son armée faible et refuse pour des considérations de politique intérieure de considérer que les forces du Hizbollah sont un atout pour lui. Cette force armée non étatique qui devient un point faible pour les Pays du Cèdre.

Qu’en est-il de la menace existentielle qui pèse sur ces deux États, et qui sera présente lors de ces négociations?

Aucune menace existentielle ne tourmente le Liban, à part des formules politiques qu’autorise la langue arabe et le sens de l’exasagération qui fait partie de l’ADN des Libanais. Israël avait occupé le Sud du Liban durant 28 ans (1978-2000), ce qui chemin faisant avait contribué à la formation de résistance armée dont le Hizbollah qui prit la tête, ce qui obligea l’État hébreu à se retirer.

Par contre pour Israël la menace est réelle, et nous allons voir que le Liban a un atout maître que cherche Tel-Aviv.

Israël présente ses guerres et sa politique extrémiste, en érigeant le concept multiforme de « menace existentielle ». C’est le principal axe directeur de l’ensemble de ses politiques de « défense militaires » et surtout diplomatique. Ce principe est également bien ancré dans l’inconscient de la diaspora éparpillée dans le monde entier, et qui agit en tant que levier puissant auprès des gouvernements de leur lieu d’attachement.

Ce concept de « menace existentielle » définit la notion même de l’État d’Israël.

Chaque fois qu’Israël décide de lancer une guerre, et cela depuis 1948 et il en a fait des guerres 16 au total  (1), son action est mise sous le concept d’une réponse à une « menace existentielle », la dernière en date l’attaque conjointe américano-israélienne sur l’Iran fut justifiée par le potentiel nucléaire et de missiles comme menace. Les mises en garde contre le mouvement libanais « le Hizbollah » entre également sous ce chapitre, et les attaques persistantes du Sud Liban en parallèle aux négociations à Washington, sont justifiées par la menace existentielle du Nord du pays .

Des missiles iraniens se sont abattus sur l’État hébreu en réponse aux attaques subies par l’offensive de deux alliés, mais de façon évidente ces missiles n’ont pas menacé l’existence d’Israël. De même que les roquettes tirées du Sud du Liban ne pourront aucunement menacer cette existence!

Donc ce concept de « menace existentielle » est utilisé non seulement comme outil d’évaluation de la sécurité de l’État, mais aussi comme instrument de manipulation politique et psychologique de l’opinion publique de l’intérieur du pays avant de se projeter sur les réseaux de propagande vers l’extérieur.

Mais, en effet, une menace existentielle plane au-dessus de ce pays.

Quelles sont les menaces qui autorisent de façon générale à mettre en péril l’existence d’un État?

La politique d’Israël adossée à la protection de son peuple à son existence est liée à l’Holocauste. La base idéologique de cette politique est bâtie sur le fait que l’État ne permettra pas la répétition de cette tragédie humaine. Pour soutenir cette idéologie l’orientation stratégique est claire : le pays possède une supériorité militaire et technologique sans égale, et des alliances, il ne fait face à aucun adversaire « matériel » capable d’éliminer son existence.

Mais dans l’inconscient collectif des Israéliens la « menace existentielle » existe, malgré la force militaire et les victoires alignés.
Néanmoins, le concept de « menace existentielle » dans le discours politique, surtout de l’extrême droite, est utilisé non seulement pour décrire la réalité tapie au fond de l’inconscient populaire, mais pour la façonner et la structurer afin de renforcer l’acceptation des politiques de sécurité donc la guerre à outrance.

Avant de plonger dans les menaces voyons la définition d’un État et nous allons voir que la menace existentielle a une portée éthique et politique, et pas seulement vitale, économique ou sécuritaire.

Un État en Droit international (2): c’est une population permanente, un territoire défini, un gouvernement, une capacité à entrer en relations avec d’autres États (3), donc il est un « sujet international » quand ces critères internes sont réunis, et cela indépendamment de la reconnaissance par d’autres États (4).
A partir de là, des menaces peuvent toucher un ou plusieurs de ces critères, influençant la reconnaissance et la capacité d’agir comme État sur la scène internationale (exemples: Invasion et occupation du territoire, annexion, occupation militaire, défi concernant la continuité du gouvernement légitime et le sape de la confiance du public, stabilité sociale et politique etc…).

Actuellement, ces facteurs ne touchent pas directement l’État d’Israël.
Mais d’autres facteurs peuvent influencer le sentiment de mise en cause de l’existence de l’État, exemple la difficulté à nouer ou à maintenir des relations avec son environnement – les pays arabes, ou bien l’apparition de zones autonomes – Cisjordanie, Gaza, qui remettent en cause l’unité et la cohérence étatique du « Grand Israël » d’après les dogmes israéliens, surtout avec la non reconnaissance de la communauté internationale de l’occupation de ces territoires.

La reconnaissance par d’autres États peut ne pas être indispensable pour l’existence juridique, mais elle peut influencer fortement la capacité de l’État à agir sur la scène internationale – les relations difficiles avec une multitude d’États à travers le monde (surtout des pays à forte proportion de population musulman) et quelques pays en Amérique latine.

Ce tableau (sommaire il est vrai) explique l’acharnement du grand allié Donald Trump à mettre en place les accords dits « d’Abraham »: faire sortir l’État hébreu de son isolement qui représente un facteur de menace existentielle.

Là on voit la carte maîtresse que possède le Liban lors de ces négociations, trop déséquilibrées en sa défaveur: C’est la reconnaissance de l’État d’Israël! Ce qui signifie qu’un troisième pays sur la frontière de la Palestine historique, desserre le collier de la non-reconnaissance, soit un des éléments de la menace existentielle.

Les gouvernements successifs à Tel-Aviv savent qu’il leur faut cette reconnaissance, sinon qu’est ce qu’il les empêche d’envahir ce petit pays jusqu’au Nord et de le mettre au pas?

La reconnaissance est une carte maîtresse qui signifie « la fin du conflit palestinien » … à remarquer que Mahmoud Abbas président de la faible autorité palestinienne, malgré les humiliations subies, n’a pas abattu cette carte de la fin du conflit ce qui explique son « non renversement ».
La Syrie également malgré ces négociations répétées avec les Israéliens n’a toujours pas affirmé la fin du conflit, ce qui explique les incursions répétées de l’armée israélienne jusqu’au porte de Damas.

Israël malgré sa puissance est entouré par Gaza, la Cisjordanie, la Syrie et le Liban qu’on peut appeler le «collier de la non-reconnaissance».

1) 1948-1949, 1956, 1967, 1973, 1982, 1987-1993, 2000-2005, 2006, 2008-2009, 2012, 2014, 2021, 2022, 2023-2025, 2024-2025, 2026.

2) Convention de Montevideo (1933).

3) Georg Jellinek, The Declaration Theory of Statehood (théorie déclarative de l’État).

4) James Crawford, The Creation of States in International Law (2e éd., 2006)

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