Washington ne sauvera pas le Liban

Par Edmond Rabbath, le 30 mai 2026
« Il n’y a pas de paix possible entre celui qui veut vivre et celui qui veut mourir. »
— Simone Weil, L’Enracinement, 1943
Il y a des peuples qui refusent de voir la réalité, et d’autres qui la regardent en face sans parvenir à lui opposer une volonté politique suffisante. Le Liban appartient à cette seconde catégorie. Depuis des décennies, il assiste à l’effacement progressif de son État, à la fragmentation de sa souveraineté et à la transformation de son territoire en champ d’affrontement régional, sans que ses dirigeants, ses alliés arabes ou ses partenaires occidentaux n’aient trouvé les moyens, ou parfois même le désir, d’enrayer cette mécanique.
Le drame libanais ne réside plus seulement dans la faiblesse de ses institutions. Il réside dans la disparition progressive du Liban comme sujet politique autonome. Le pays n’agit plus : il subit. Ses frontières, son économie, sa sécurité et jusqu’à son calendrier politique dépendent désormais de décisions prises à Téhéran, à Tel-Aviv, à Washington ou ailleurs. Le Liban n’est plus un acteur stratégique ; il est devenu un espace utilisé par d’autres acteurs stratégiques.
Cette réalité a un visage et une histoire récente. En 2017, un commandant en chef de l’armée est nommé. Pendant sept années, le Hezbollah poursuit l’expansion de ses infrastructures militaires, renforce son autonomie sécuritaire et consolide son État parallèle. Quelques semaines après le cessez-le-feu du 24 novembre 2024, qui a mis un terme provisoire à la guerre entre Israël et la milice pro-iranienne, cet homme devient président de la République.
La question n’est pas de savoir s’il a volontairement fermé les yeux ou s’il était en mesure d’affronter militairement le Hezbollah. Une telle confrontation aurait probablement conduit à l’effondrement de l’institution militaire et à une nouvelle guerre civile. Mais cette impuissance structurelle révèle précisément l’ampleur du problème libanais : un État incapable d’exercer sa souveraineté sur son propre territoire ne peut ensuite prétendre restaurer cette souveraineté par des discours présidentiels ou des équilibres diplomatiques.
Alors qu’un nouveau round de négociations se tient à Washington sous médiation américaine, Israël continue de raser des villages au sud du Liban et s’attaque désormais à des villes comme Nabatiyé et Tyr. Le cessez-le-feu du 15 avril dernier n’a été, comme celui de novembre 2024 avant lui, qu’une pause de façade dans une guerre qui ne s’est jamais vraiment arrêtée.
Les négociations à Washington sont une mise en scène dont chaque acteur connaît son rôle. Donald Trump veut une victoire d’affichage à quelques mois des mid-terms, après l’échec de ses objectifs en Iran. Israël ménage Washington, son fournisseur en armes, tout en sachant qu’il dispose de son soutien tacite pour continuer à détruire le Liban. Quant à la délégation libanaise, elle négocie sans cartes, sachant pertinemment qu’elle ne peut ni désarmer le Hezbollah ni répondre aux exigences israélo-américaines, tandis que les bombes qui tombent sur le Sud ne font que consolider la milice iranienne dans ce chaos dont il devient chaque jour plus difficile de sortir.
Ce théâtre diplomatique repose sur une illusion fondamentale : celle de croire qu’on peut raisonner des idéologies religieuses. Or on ne négocie pas avec une conviction eschatologique. Ni le sionisme messianique qui gouverne aujourd’hui Israël, ni la wilaya al-faqih qui structure le régime iranien et son bras armé au Liban, ne sont des positionnements politiques susceptibles de concessions pragmatiques. Ce sont des certitudes divines. Il a fallu l’écrasement militaire et idéologique total du nazisme pour mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Et quatre-vingts ans après cette défaite, ces mêmes idéologies refont surface en Allemagne. C’est dire l’inutilité de tout espoir de les voir se dissoudre dans un accord signé à Washington.
Cela ne signifie pas que toute paix soit impossible dans l’absolu. L’Histoire montre que les conflits les plus violents finissent toujours par s’épuiser, se transformer ou se recomposer. Mais aucune des forces en présence ne semble aujourd’hui avoir un intérêt politique immédiat à une paix réelle. Chacun redoute qu’un recul ne soit interprété comme le commencement de sa propre disparition.
Il y a dans cette guerre une autre vérité que les états-majors et les chancelleries refusent d’admettre : la supériorité militaire écrasante d’Israël et des États-Unis ne produira pas la défaite du Hezbollah. Une puissance conventionnelle ne gagne pas contre un adversaire qui n’a rien à perdre, qui se fond dans la population civile, qui tire sa légitimité de la destruction même qu’il subit pour l’avoir provoquée. La guerre asymétrique n’est pas une tactique, c’est une philosophie de survie. Et chaque bombardement, chaque village rasé, chaque famille déplacée fabrique les combattants et les fanatiques de demain. La violence appelle la violence. Elle ne détruit pas les idéologies, elle les nourrit.
Mais l’inverse est également vrai. Le Hezbollah n’est pas une force invulnérable. Derrière son appareil militaire subsistent des fragilités profondes : l’épuisement d’une partie de sa base sociale, l’effondrement économique libanais, les tensions internes du régime iranien, les pertes humaines accumulées et la fatigue d’une population chiite qui porte depuis des années le poids principal des confrontations régionales. Une organisation peut survivre militairement tout en s’érodant lentement politiquement et moralement.
On oublie trop facilement ce qui distingue les conflits d’aujourd’hui de ceux de la seconde moitié du siècle dernier. Après 1945, Russes et Américains ont reculé à de nombreuses reprises, en Afghanistan, au Vietnam, en Europe centrale, en Irak, ailleurs encore. Ils pouvaient se permettre de céder parce que leur survie n’était pas en jeu. Ce n’est plus le cas. Ni le Hezbollah, ni l’Iran, ni Israël ne peuvent accepter une défaite sans que cela ne signifie, pour chacun d’eux, leur disparition politique ou physique. Celui qui cède perd le pouvoir, et souvent la vie. Dans ces conditions, tous les discours sur un cessez-le-feu imminent ne sont que du bruit destiné à retarder la prise de conscience des marchés et des opinions publiques.
Le Liban paye déjà le prix le plus lourd d’une guerre qu’il ne maîtrise plus. Mais les conséquences dépassent largement ses frontières. Le risque de perturbation durable du détroit d’Ormuz menace directement les économies du Golfe, dont la stabilité dépend d’un ordre régional qu’elles n’ont ni réussi à construire ni réellement défendu. Ce vide stratégique arabe a contribué à laisser le Moyen-Orient pris entre l’expansionnisme iranien et la radicalisation d’une partie du pouvoir israélien. Cette déstabilisation accélère en retour la désintégration libanaise, en tarissant les flux financiers de la diaspora.
Pendant ce temps, le Liban continue de s’effondrer silencieusement. Il n’a plus de monnaie stable, plus de modèle économique, plus de véritable projet national capable de rassembler ses citoyens autour d’un horizon commun. Les élites politiques administrent la survie immédiate sans proposer de vision historique. Le pays semble suspendu dans un présent perpétuel où chaque crise chasse la précédente sans jamais être résolue.
La solution, si elle existe encore, ne viendra probablement pas uniquement d’une table de négociations à Washington. Elle viendra, si elle vient, de l’effondrement d’un régime ou de la lassitude des peuples qui finissent par se souvenir qu’ils ont le pouvoir de dire non. On peut espérer la défaite de Netanyahou, celle de Trump, tous deux très menacés en novembre. Mais ne comptons pas sur un sursaut de la raison dans des guerres où la raison a depuis longtemps rendu les armes.
Car derrière les décombres de Tyr et de Nabatiyé, il faut savoir lire le projet. Le chaos qui s’installe au Liban et dans toute la région n’est pas seulement le produit collatéral d’une guerre. Pour une partie du commandement israélien, il est le but. Un Liban fragmenté, épuisé, ingouvernable, est un Liban qui ne menace pas. Un Moyen-Orient en cendres est un espace dans lequel le projet messianique peut avancer sans obstacle. La destruction n’est pas l’échec de la politique, elle en est l’instrument. Ce chaos peut durer longtemps, très longtemps. Et il faut s’y préparer.
Mais pendant que la région se consume, le monde avance. Il avance à une vitesse que personne n’avait anticipée, porté par une intelligence artificielle dont les conséquences pour l’humanité s’annoncent plus profondes que toutes les guerres réunies. Le pape Léon XIV, dans son encyclique Magnifica Humanitas, a appelé à désarmer cette puissance pour la mettre au service d’une humanité meilleure. Nous n’entendons pas cet appel. Nous sommes trop occupés à nous entretuer. Et quand nous lèverons les yeux de nos ruines, le train sera passé, et il sera trop tard pour rattraper le temps perdu.
J’aimerai me tromper en écrivant ces lignes. Mais mes mots ne reflète pas ce que je veux. Cela reflète ce que je pense, à tête froide, loin de tout ressentiment. Si cette analyse déplaît à ceux qui préfèrent désespérément une lueur d’espoir plutôt qu’un tableau sombre, je leur demande de méditer cette phrase du philosophe André Comte-Sponville : « Mieux vaut une vraie tristesse qu’une fausse joie. » Cette phrase ne condamne pas l’espérance ; elle rappelle simplement qu’aucune reconstruction durable ne peut naître du déni.
La lucidité n’est pas du pessimisme. Elle est peut-être la dernière forme de responsabilité qu’il nous reste.

