De quoi a peur MBS ?
Il est impossible d'obtenir des informations « fiables et confirmées » du Royaume de l’Arabie Saoudite, alors il faut procéder sous couvert d'anonymat. C'est ma source.

Bassam Tayara
Il est impossible d’obtenir des informations « fiables et confirmées » du Royaume de l’Arabie Saoudite, alors il faut procéder sous couvert d’anonymat.
C’est ma source.
Il est très éloigné de la politique, mais suit de près l’actualité de son pays. Lorsqu’il part (sans portable!) passer plusieurs jours sous une tente dans le désert, il consigne ses observations sur la situation du pays dans ses carnets.
Il est connu que la liberté de la presse est une chimère dans ce pays, et qu’il est très difficile de fier aux réseaux sociaux, ainsi le brouhaha des canaux privés et /ou officiels n’est que le porte-voix de l’« État » omniprésent.
Cela ne cache pas le fait que la situation du Royaume wahhabite est difficile aujourd’hui, en raison des conflits qui le déchirent : à l’est avec l’Iran et à l’ouest avec la guerre au Yémen.
Ma première question portait sur la situation intérieure « ambiguë », car certains rapports indiquent que des mesures d’austérité commencent à affecter les étudiants boursiers à l’étranger.
Mon interlocuteur va plus loin et précise :
Il souligne que la légitimité du régime actuel, depuis l’accession du prince héritier Mohammed bin Salman au pouvoir soit en 2017, repose sur le développement économique et la répartition de la rente .du pétrole.
Cette politique a nourri de grandes ambitions et de grands espoirs, notamment au sein de la classe moyenne et de la jeunesse. La presse dès 2018, marquant le début de la politique d’ouverture du prince (désormais connu sous le diminutif MBS) confirme cette vague ces espoirs, en particulier avec le lancement de Vision 2030 basée sur Neom qui est un projet de ville nouvelle futuriste dans le Nord-Ouest s’étendant sur 170 km le long de la mer Rouge.
Ce programme destiné à réduire la dépendance du Royaume au pétrole.
Puis ce fut la guerre au Yémen contre les Houthis, ce qui a freiné les projets de développement du prince.
Il a répondu à une demande du président déchu Abd Rabbuh Mansur Hadi, mais aussi pour des raisons géopolitiques les liens des Houthis avec l’Iran, et également historiques liées aux richesses des sous-sols du desert entre les deux pays.
À partir de 2018 les relations entre MBS et la classe moyenne se sont détériorées. Ce lien populaire avec l’État s’érode, les politiques d’austérité ayant un impact direct sur cette classe moyenne.
Mon interlocuteur clarifie la notion de classe moyenne en Arabie saoudite, expliquant qu’il s’agit d’un terme large et englobant, contrairement à d’autres pays presque la totalité du peuple à l’exception de la famille royale (33 000) et les hauts fonctionnaires. Tout en indiquant une « petite classe » très pauvres vivant de mendicité.
L’emploi occupe une place importante dans le Royaume, servant à redistribuer les revenus pétroliers à la population, à cette classe moyenne.
Cependant, avec la suspension officielle de l’embauche systématique dans la fonction publique suite au plan d’austérité, les emplois dans le secteur public ont cessé.
Parallèlement, les perspectives offertes par le secteur privé ou les emplois contractuels au sein des institutions semi-publiques, dans le cadre d’un programme de transformation et de privatisation, ne suffisaient plus à répondre à la demande d’emplois. En effet, les coupes budgétaires de l’État se sont traduites par des mesures d’austérité dans le secteur privé.
Mon interlocuteur décrit l’emploi comme étant un « filet de sécurité compensant les coûts de la vie pour les citoyens » et répondant aux aspirations des classes moyennes.
De ce fait, les espoirs et les ambition nés du libéralisme prôné par MBS ont perdu de leur vigueur.
Ma source indique que pour cette raison les puissants de l’État ont récemment fait appel, à nouveau, à la légitimité religieuse dans le discours public pour compenser l’érosion de leur popularité.
Cette politique d’austérité peut-elle durer ?
Il répond : L’ampleur de cette austérité semble dépendre de la durée de la crise actuelle qui a plongé le Royaume au cœur des conflits du Moyen-Orient et du Golfe.
L’une des conséquences de ces « guerres » est une crise sans précédent, caractérisée par une baisse des revenus tirés des ressources naturelles (pétrole, gaz et minéraux), tant en volume qu’en qualité, et un blocage des circuits de distribution.
Ce problème n’est pas lié aux fluctuations du marché, comme ce fut le cas lors de la crise des années 1980, ni limité à une zone géographique spécifique, comme ce fut le cas lors des guerres du Golfe il y a vingt ans.
Le Royaume semble désormais pris au piège par ces deux flancs orientale et occidentale instables, ce qui interrompt ses chaînes d’exportation et d’importation.
De plus, les Houthis et certains groupes irakiens liés à l’Iran ciblent directement les installations de production et de raffinage. Historiquement, pour faire face à une crise budgétaire, l’État avait eu recours soit à des emprunts nationaux et internationaux pour combler le déficit, soit à la légitimité religieuse.
Or, aucun de ces outils n’est aujourd’hui aussi efficace qu’auparavant. En pleine crise mondiale, les prêteurs étrangers se font rares et les investisseurs nationaux hésitent à prêter au gouvernement, craignant de perdre leur capital suite à des décisions arbitraires, comme ce fut le cas par le passé. C’est pour cela qu’on parle de fuites des capitaux.
La légitimité religieuse s’est très affaiblie et est devenue inefficace après l’adoption du libéralisme social, qui a infiltré les classes moyennes et modifié leurs coutumes.
La presse étrangère, notamment anglo-saxonne, évoque un certain mécontentement parmi les « frères » et les cercles princiers. Et il est vrai qu’il est très difficile de confirmer la véracité de ces fuites, qui reposent principalement sur des analyses fondées sur le déclin de la manne pétrolière, comme l’a formulé un observateur londonien. J’ai interrogé mon interlocuteur à ce sujet.
Il m’a répondu : « L’ère des factions et des multiples centres de pouvoir au sein de la famille est révolue, et aucun prince n’a du charisme pour être capable de se distinguer. La question de la « création » de princes rivaux est soumise à certaines conditions : d’abord, ils doivent bénéficier d’un soutien étranger, et jusqu’à présent, personne n’a osé défier le prince.
Ensuite, la crise interne doit être importante, sur le plan économique pour que le lignes bougent. Jusqu’à présent, la situation n’a pas évolué au-delà du ‘niveau acceptable du statu-quo. Par conséquent, il n’y a actuellement aucun prince rival… même si l’on ne peut exclure la possibilité que des puissances extérieures cherchent à en créer.»
D’après la presse londonienne et le débat public, le nom du prince Abdulaziz bin Saud bin Nayef, ministre de l’Intérieur, a émergé aux côtés de celui des fils de Salman, qu’en est t-il de cette informations?
De plus des scénarios disent qu’il pourrait se positionner comme garant de la légitimité du passé – effacé par MBS – et de l’ancienne garde, et rétablir le statu quo antérieur à l’aventure des fils de Salman.
« Ces propos sont bien loin de la réalité », rétorque mon interlocuteur. Et reprend « Toute cette confusion découle de l’absence du roi Salman ; il est devenu un symbole occulte. Le plus important pour son clan, c’est qu’il conserve le titre de « Gardien des Deux Lieux Saintes « , qui représente la légitimité religieuse. En cas de décès, MBS héritera de ce titre et en restreindra l’influence. » Abordant la question du front en feu.
Les Houthis ont démontré une force de combat capable de franchir les frontières, sans aucun doute avec l’aide de l’Iran. La question est de savoir si le peuple du Royaume peut encore être animé d’un élan patriotique et d’un désir ardent de défendre la patrie. D’autant plus que la question de l’annexion de Jazan, Najran, Asir et Al-Baha reste présente dans l’inconscient collectif yéménite, et que les Houthis ont commencé à attiser ces revendications parmi les Yéménites des zones qu’ils ont conquises.
À partir de là, je demande : pensez-vous qu’un mouvement nationaliste saoudien puisse se former ?
Il répond : Il n’y a pas de mobilisation de l’identité saoudienne. L’identité saoudienne est une identité de distribution du butin de la manne du pétrole et sous un gouvernement qui règne par la force. La question de l’entrée ou non des Yéménites dans ces provinces remonte à plusieurs années et est liée à la nature sensible des relations saoudo-yéménites dans le Sud, qui sont à la fois tribales et sectaires.
Cela dépend également de la puissance du gouvernement central. Si Riyad est financièrement fort, il peut réprimer toute réaction hostile sur ses terres, notamment dans les provinces frontalières du Sud. Il convient de rappeler que Najran s’est séparée de la domination saoudienne pendant un temps au début du millénaire, suite à une rébellion armée contre son émir. Il est peu probable qu’un mouvement prenne de l’ampleur à Asir et Jazan.
Quant aux discussions sur une mobilisation dans les autres provinces et gouvernorats pour défendre le Sud de l’Arabie saoudite, cela ne se produit pas et ne se produira pas, quelle que soit l’évolution de la situation.
En bref, et sans exagération, l’identité nationale saoudienne est assez fragile. Par exemple, elle se mobilise massivement derrière l’équipe nationale de football lors de la Coupe du monde si … elle gagne, mais dès qu’elle perd, la ferveur retombe, les gens se détournent de la télévision et ne peuvent être mobilisés pour aucune cause… Il suffit de regarder la question palestinienne au pays de l’islam !
Même les émirs des provinces du sud sont des figures obscures, dépourvues de légitimité familiale et historique, et éloignées de la hiérarchie du pouvoir.
Pour revenir à la famille Al Saoud, depuis l’arrivée de MBS et la dissolution de l’ancienne garde, aucun prince n’a encore manifesté d’intérêt pour la question de la guerre, ni même abordé le sujet.
Qu’en est-il de l’armée ?
Elle est divisée entre les forces frontalières du Sud, dont les combattants sont issus des quatre provinces de la région et constituent la réserve de l’armée. Ceci explique pourquoi l’État privilégie les considérations régionales en s’alliant avec cette composante de l’armée. L’armée engagée dans les combats est principalement sudiste (Al-Maliki et Al-Asiri) et bénéficie d’un traitement de faveur afin d’étouffer toute tentative d’instrumentalisation des sentiments tribaux.
Quant à l’armée en général, elle n’existe pas au sens classique du terme : les officiers ne possèdent pas de pouvoir politique intrinsèque du simple fait d’être à la tête des forces armées. L’Arabie saoudite est une monarchie absolue et la légitimité traditionnelle de la famille Al Saoud est très forte.
Il n’existe pas de structure de pouvoir civil, comme un Premier ministre doté d’une autorité réelle, ni d’officiers capables d’exercer une influence politique. On peut se référer à la tentative de coup d’État manquée des années 1960 (le départ du roi Saoud, l’accession au pouvoir du prince Fayçal et la répression du mouvement des officiers de l’armée de l’air). Au sein de la société, la responsabilité de la sécurité intérieure repose sur Abdulaziz Al-Huwayrini, une figure de proue de la sécurité bénéficiant d’un large soutien populaire. Il a joué un rôle dans la lutte contre Al-Qaïda au sein du ministère de l’Intérieur et conserve une influence considérable en tant que chef de la Sûreté de l’État. Il est la seule figure que Salman et son fils n’ont pas réussi à neutraliser, bien que ce dernier l’ait rallié à sa cause. Il est à noter qu’Al-Qaïda a elle-même entretenu une aura de mystère autour d’Al-Huwayrini, le mentionnant fréquemment dans ses enregistrements et le présentant comme un ennemi et une figure diabolique. Il a survécu à plusieurs tentatives d’assassinat en 2003.

