Liban: Le Vatican entre la droite et la gauche

Comment transposer la position du Pape Léon XIV à un pays comme le Liban, où coexistent diverses religions divisées en communautés confessionnelles,

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Le Pape Léon XIV au Liban en décembre 2025

Bassam Tayara
Il y a quelques jours, à l’occasion de la visite du pape en France, nous avons publié un article (cliquez ici) soulignant le décalage entre les positions de la droite française — majoritairement catholique — et celles du Vatican sur des questions sociales telles les réfugiés et l’immigration. À l’inverse, la gauche française, bien que majoritairement fidèle à une tradition révolutionnaire qualifiée de laïcité  ou athèe, se retrouve en phase avec le Vatican sur ces mêmes enjeux sociaux.

En revanche, la droite française partage des points de vue communs avec le Vatican sur d’autres questions sociétales telles que l’euthanasie, l’avortement et le mariage homosexuel ; des positions qui contrastent avec celles de la gauche française, pour qui ces sujets sont emblématiques de la modernité sociale.

Comment transposer cette analyse à un pays comme le Liban, où coexistent diverses religions divisées en communautés confessionnelles, et ayant un paysage politique allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, et certains partis se fondent sur des bases religieuses, ce qui donne au pays l’allure d’une mosaïque politico-religieuse qui défie toute lecture rationnelle?

La question de la gauche au Liban complique la lecture que fait le Vatican de la situation libanaise !

Mais commençons par la droite.

Lorsque le pape évoque le Liban, il parle évidemment de l’une des plus anciennes terres chrétiennes d’Orient, alors même que la présence chrétienne s’est étiolée dans la terre du Christ — la Palestine — sous l’effet des coups portés par Israël.
Les relations entre le Vatican et le Liban sont historiques. Les rapports politiques entre les papes et la droite libanaise s’articulent autour de questions complexes, le Vatican adoptant une approche pastorale soucieuse de préserver la présence chrétienne, tout en tenant compte de l’autre composante de la société libanaise, à savoir la communauté musulmane.
Traditionnellement, la droite libanaise est représentée par des forces et partis chrétiens tels que les Kataeb, les Forces libanaises, le Parti national libéral et le Courant patriotique. Toutefois, divers points de friction apparaissent entre ces partis et la politique du Saint-Siège.

Si une adhésion spirituelle lie indéniablement les blocs chrétiens au Vatican, leurs relations ont connu, à maintes reprises, de profondes divergences politiques relatives aux visions et aux choix stratégiques, au cours des multiples crises qui ont secoué le Liban depuis des décennies.

Sous les pontificats de Paul VI et de Jean-Paul II, le Vatican a encouragé la communauté chrétienne à s’ouvrir et à s’enraciner dans son environnement arabe, ainsi qu’à renforcer les ponts avec toutes les composantes musulmanes de la société libanaise, considérant cela comme l’une des garanties de la coexistence et un moyen de consolider la présence chrétienne en Orient.

Durant la guerre civile, le Vatican a rejeté le repli sur soi et l’isolationnisme de certains partis, allant jusqu’à s’opposer au concept de « sécurité autonome » pour la composante chrétienne, prôné par certains partis et organisations extrémistes. Il a également mis en garde contre les alliances régionales (notamment avec Israël) qui pouvaient provoquer les autres communautés, estimant que ce genre d’alliances menaçaient la présence chrétienne à long terme plutôt que de la protéger.

Les discours des papes ont constamment mis l’accent sur la préservation du « modèle de partenariat islamo-chrétien ». Pour illustrer le concept de « vivre-ensemble », il suffit de citer les propos tenus par le pape Jean-Paul II lors de sa visite au Liban en 1997 : « Le Liban est plus qu’une patrie, c’est un message de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident. »

Quelle est la position du Vatican à l’égard de la gauche libanaise ?

En remontant le cours de l’histoire, on constate que les « débuts de la gauche » au Liban, à l’aube du Mandat français, furent l’œuvre de chrétiens ! Parmi les figures marquantes on trouve Youssef Ibrahim Yazbek et Fouad el-Chemali qui, entourés d’un groupe d’intellectuels, jetèrent les bases du « Parti du peuple libanais » (1924). Ce courant était porteur d’une tendance socialiste et progressiste déjà en gestation dès la fin de l’époque ottomane. Par la suite, une alliance avec un groupe arménien (Spartacus) mena à la formation du « Parti communiste libanais » (1925). Ainsi, la base constitutive de la gauche au Liban reposait essentiellement sur des intellectuels chrétiens et sur des syndicats dirigés par des chrétiens.

À mesure que la société libanaise évoluait, les syndicats ouvriers s’organisaient et des figures chrétiennes émergeaient, telles que Nicolas Lahham et Barjis Abou Saleh (Association des ouvriers menuisiers, 1935), suivis d’Elias el-Habr et de « Madame » Warda Boutros — aux côtés de Moustapha El-Ariss  -musulman- (qui fondèrent la Fédération des syndicats des employés et ouvriers du Liban). Ces personnalités ont contribué à organiser les rangs ouvriers sous la bannière de la gauche, permettant ainsi aux travailleurs, de multi-confessions – d’obtenir certains droits.

À cette époque, la gauche n’était pas encore confrontée aux deux types de contradictions qui allaient s’avérer déterminants pour certains groupes par la suite : la contradiction confessionnelle et celle liée à l’identité libanaise, revendiquée par les chrétiens et… celle laïque de gauche qui commençait à être happée par les courant de l’arabisme qui frappaient aux portes du Liban.

Malgré cela, la gauche a incarné une « voie nouvelle » distincte du concept de l’État libanaisc laissé par les Français avantageant les chrétiens dans le but de les protéger; cette gauche a structuré son idéologie en défiant le système confessionnel et le partage du pouvoir entre communautés — héritage consacré par le Mandat français — et a proposé une vision laïque fondée sur une approche de classe et une perspective économique égalitaire.
Cela s’est produit parallèlement à l’émergence de courants intellectuels qui ont réactivé les idées portées par les « pionniers de la Renaissance arabe » — parmi lesquels figuraient, aux côtés d’Abd al-Rahman al-Kawakibi, plusieurs chrétiens tels que Najib Azoury et Constantin Zureiq.
C’est ainsi que la gauche libanaise a commencé à subir l’influence de la vague nationaliste arabe (après la Nakba palestinienne, puis l’essor du nassérisme)  et celle des idées de Parti pan-arabes dont beaucoup de fondateurs sont … chrétien, tel Michel Aflaqe (Baas).

Dès ses débuts, le mouvement de gauche au Liban a prôné l’abolition du confessionnalisme politique et la mise en œuvre de réformes démocratiques globales, tout en adoptant la cause palestinienne.

C’est pourquoi le Vatican s’est abstenu de critiquer les mouvements de gauche libanais : surtout leurs revendications visant à abolir le confessionnalisme, qui aux yeux du Vatican constituaient un « bouclier » pour la communauté chrétienne, la protégeant de la vague islamique qui, depuis le « boom pétrolier » et l’ère du pétrodollar, déferlait sur les pays arabes.

De façon générale, lorsque l’Église entre en désaccord avec l’extrême droite et la droite, le point de friction porte sur la question de l’« accueil des réfugiés ». Au Liban ce sont les Palestiniens après la Nakba et le Septembre noir, puis les Syriens après le déclenchement de la révolution syrienne. Sur ce plan, l’Église se retrouve en phase avec la gauche libanaise.

Enfin, il convient de mentionner l’émergence de nouveaux groupes d’activistes de gauche et de droite issus de la société civile — composés aussi bien de chrétiens que de musulmans — dans le sillage des mouvements liés à la crise du 17 octobre 2019 et la catastrophe du port.

Ces groupes se concentrent sur des questions telles que la justice sociale, la lutte contre la corruption et la remise en cause du système confessionnel, tout en s’éloignant des idéologies traditionnelles héritées de la guerre civile. Leurs positions convergent fortement avec les aspirations de l’Église concernant la situation au Liban.

Il est à noter qu’existe au Liban un noyau très restreint qui porte des revendications placées sous le signe du «progressisme » et de la « modernité ultra libérale» — pour l’essentiel importées d’Occident et en décalage avec la majeure partie de la population libanaise (musulmans comme chrétiens) —, telles que la pleine reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe ou les mouvement LGBTQ+, qu’on ne peut les rattachés ni à la gauche ni à la droite.

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