Les Arabes écrivent pour les Arabes… Alors, qui s’adresse au monde ?

Deux questions aux auteurs et commentateurs dans le Monde arabe

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À qui s’adresser?

Bassam Tayara

Le monde arabe – c’est-à-dire l’ensemble des États arabes (sur le papier), ceux appartenant à la Ligue arabe (où le mandat des ambassadeurs s’achève par de généreuses pensions) – traverse des crises politiques, économiques, sociales, géopolitiques et sécuritaires, et se trouve confronté à des dangers susceptibles d’entraîner la fragmentation de cette structure ou l’effondrement de ses composantes.

Tout cela fournit un riche matériau pour l’écriture des articles et commentaires, qui se divise en deux catégories : les commentaires et les opinions d’une part, et l’actualité et l’analyse des événements d’autre part.

Bien entendu, l’actualité et l’analyse sont importantes, même si les sites web sont devenus la principale source d’information, atteignant les personnes intéressées (et celles qui ne le sont pas) de manière quasi systématique. L’utilisateur lit ou ignore l’information, surtout si elle relate une histoire qu’il ne souhaite pas connaître. Ce type d’internaute est qualifié d’« autruche », car il fait l’autruche et refuse d’entendre, de lire ou de voir ce qui lui déplaît.

Quant aux commentaires et tribunes libres de notre presse arabe, ils se répartissent (à mon sens) en trois catégories, que j’ai nommées avec des appellations légères et amusantes, dénuées d’offense, mais reflétant simplement le point de vue de l’auteur sur les événements :

1- le révolutionnaire tourmenté et 2- l’apologiste modéré et – 3 le répétiteur celui qui répète ce que tout le monde sait.

Avant d’analyser ces trois catégories, posons deux questions aux auteurs et commentateurs qui les composent : Pour qui écrivez-vous ? À qui vous adressez ? Qui sont les destinataires de vos écrits ? Et quelle est la portée de ces écrits ? Quel horizon cherchez-vous ? La réponse est simple : ils s’adressent à leurs compatriotes, leurs frères et partenaires dans la cause arabe… au Monde arabe.

Le révolutionnaire tourmenté partage les préoccupations de ses frères et concitoyens, décrivant en détail leurs souffrances, clarifiant les sources de leur douleur et pointant du doigt la cause de ces souffrances, même s’il sait pertinemment qu’ils connaissent déjà les responsables de leurs malheurs. Son rôle consiste donc à exercer une sorte de «thérapie de groupe » : il déverse sa frustration et celle de ses lecteurs, même si les solutions sommeillent en eux. Chacun sait où se situe le problème, qui est responsable et comment ces tragédies sont gérées. Souvent, ils connaissent même le palais, l’adresse de leur domicile ou palais.

Quant à l’apologiste à la langue bien pendue, il bâtit son « capital médiatique » sur des idées novatrices qui glacent le sang de ses lecteurs par leur étrangeté, mais il retient leur souffle par des promesses qui embellissent l’avenir et offrent des exemples brillants (qui feraient rire n’importe quel enfant), comme promettre que les routes des villages deviendront comme celles en Suisse, ou promettre, s’adressant à ceux qui peinent à joindre les deux bouts dans la rue, tendant la main par les fenêtres de voitures de luxe (et moins luxueuses), que les Droits de l’Homme existent et doivent être appliqués, citant la Finlande en exemple, où les animaux ont aussi des droits !

Celui qui répète ce que tout le monde sait déjà est bien différent du révolutionnaire tourmenté. Il ne cherche pas à répéter ce qui fait souffrir ses lecteurs, mais désigne plutôt les responsables : Israël, l’Amérique, l’Occident, Mc-Donald’s, Hollywood, le colonialisme, Sadate, les pétrodollars, les technologies numériques, Sorros, Mark Zuckerberg, Facebook, Ellon Musk… et plus récemment, Donald Trump.

Cependant, si les « circonstances de la vie » l’obligent à changer de « position » pour gagner sa vie, il pointe du doigt les acteurs du camp adverse : la Russie, Assad, Chavez, et il revient même à Saddam et à la gauche internationale, voire aux ONG et à l’UNESCO, etc. Désigner le coupable et la cause ne résout aucune crise pour ses frères arabes, ni n’apaise la faim des pauvres ; cela leur indique simplement qu’ils doivent « connaître » la cause, ce qui est perçu comme une soupe du soir qui apaise la douleur et la faim.

Ce trio, qui tient les lecteurs en haleine, n’a toujours pas répondu à la question fondamentale : pourquoi écrit-il, et pour qui écrit-il ? Et quel but espère-t-il atteindre ? Leurs écrits parviennent-ils aux puissances occidentales influentes sur la scène politique mondiale ? Parviennent-ils au cercle restreint de Poutine ? Les conseillers de Xi Jinping en Chine les lisent-ils ? Bien sûr que non. Et même s’ils le faisaient, influenceraient-ils réellement la pensée de Trump, Macron, Poutine ou Xi Jinping, ou leur apparaîtraient-ils simplement comme une rhétorique arabe dirigée contre elle-même ? Même les Nations Unies, avec toutes leurs branches, malgré leur récente ouverture à la nomination de personnel d’origine arabe ou maîtrisant l’arabe, ne perdent pas leur temps à lire ce trio. De plus, les « symptômes du déclin de la diplomatie du tiers monde » sont bien connus. En bref : dès qu’un fonctionnaire est affecté à un poste au sein d’une organisation internationale, son esprit « s’occidentalise » souvent et il ne lit la presse arabe qu’à travers un prisme occidental. Et bien souvent, une fois sa mission terminée, il n’a aucune envie de rentrer chez lui, une fois ses enfants installés et intégrés dans ces sociétés : Suisse, Paris, New York et Bruxelles !Eh oui …!

Quand, enfin, les écrivains arabes adresseront-ils leurs écrits vers les masses occidentales qui peuvent influencer les centres du pouvoir dans le Monde? Également quand parleraient-ils aux sociétés des pays qui soutiennent la cause arabe en Palestine, en s’adressant à elles dans leurs propres langues et au sein de leurs propres sphères culturelles et médiatiques ?

Le Brésil soutient les Arabes et la Palestine ; alors, qui écrit en portugais ? La Slovénie, quelle langue pratique-t-elle? Qui parle aux Finlandais ou squi ‘adresse aux Suédois dans leur langue ? L’Afrique du Sud et l’Irlande soutiennent la Palestine ; et ces pays « parlent » l’anglais : les médias arabophones s’attellent-ils réellement à cette tâche – c’est-à-dire s’adresser à l’autre et influencer sa perception. Les quelques médias du monde arabe qui émettent ou écrivent ou en la lange de Shakespeare sont tombés dans le «moule occidental », appréhendant les problèmes des Arabes de l’intérieur de la sphère occidentale? Ou bien ils cherchent encoreà comprendre les écrits du regretté feu Edward Saïd dans son ouvrage « L’Orientalisme » ?

(*) En arabe publié dans  « Akhbarboom.com » et  dans 180Post.com

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